Christian Rizzo
Nuke - N°6, summer 2007

Timothée Chaillou : T’intéresses-tu plus à l’exposition de la danse ou au mouvement de la danse même ?

Christian Rizzo : La danse est un matériau qu’il faut spatialiser. Je ne fais pas de la danse mais de la chorégraphie car j’écris à partir de la danse. Je travaille beaucoup sur les enjeux de l’entre, sur les notions de similitude, de friction, d’écriture et de romanesque.

TC : Parle nous de ta relation à Leigh Bowery ?

CR : C’est quelqu’un que j’ai côtoyé au Palace. Ce fut une rencontre de la nuit. Je n’ai pas un rapport historique ou intellectuel avec sa démarche. Je trouvais fascinante sa capacité à se transformer, à se présenter caché. Au moment où j’ai fait mes premières pièces, il y avait un courant de la danse européenne où il n’y avait pas de costume, pas de lumière, où le corps était nu. J’étais à l’inverse, dans des corps sur costumés, cachés sous des artifices. Leigh Bowery m’a influencé pour cela. Je n’ai jamais vécu son travail comme celui d’une icône post mortem.

TC : Tu dis « le mot fragile est beau ». Warhol disait « j’ai cassé quelque chose aujourd’hui et j’ai réalisé que je devais casser quelque chose chaque semaine. Pour me rappeler combien la vie est fragile. »

CR : Je préfèrerais faire ça tous les jours. Casser quelque chose demande de faire un choix. Il y a des enjeux de sensations immédiates et instinctives qui ne sont pas des choses pensées, pré pensées ou pré conceptualisées. Je ne cherche pas à expliquer ni à comprendre mais à présenter ce qui m’apparaît juste instinctivement ou porteur de sens.

TC : Tu dis être intéressé par le vide, « accepter le vide pour défier la peur du néant ». Est-ce une obsession ou un moteur ?

CR : Je m’intéresse à ce que représente la solitude absolue. Je me revendique comme un artiste romantique. La mort est une idée qui me panique. Tout mon travail se rapproche de cette peur du néant en essayant d’accepter le vide. Essayer de donner une forme à la solitude. Créer des formes ritualisées par ces obsessions et m’acoquiner avec, tranquillement.

TC : Tu dis aimer « que des signes soient mis en jeu afin d’ouvrir l’imaginaire » en travaillant des mondes « de l’au-delà, une veillée funèbre, sans forcément provoquer un malaise ou une nausée morbide. » En voyant le dernier spectacle de Roméo Castelucci, Hey Girl, surgissait cette sensation de nausée, un étouffement lié au trop de charge symboliste ; les gestes et les éléments du spectacle figurés de manière frontale, la mort. Dans tes créations, la mort est toujours présente mais de manière très délicate, en filigrane.

CR : C’est tout l’enjeu du théâtre. Je trouve que la mort est irreprésentable et le théâtre, c’est donner des formes à l’irreprésentable. A partir de là, il faut essayer de les comprendre plutôt que d’aller chercher des signes cabalistiques. Préférer regarder dans les signes du quotidien et y repérer un enjeu de la mort.

TC : Tu dis travailler tes créations comme une partition. Schopenhauer disait « tous les arts aspirent à la condition de la musique. »

CR : Chez moi, il y eu la musique avant le théâtre. Je lis tout en musique. Mon travail se situe d’abord dans l’abstraction même si il est romanesque ou romantique. Ce qui m’intéresse, ce sont les rapports au volume et à la musique. J’ai plutôt un œil musical et une oreille plastique. J’essaye de composer avec mes instruments qui sont les couleurs, les costumes, l’espace, le mouvement. Jamais les choses ne viennent par dessus, elle sont écrites en même temps.

TC : Dans certaines de tes créations, les modes de production et de diffusion du spectacle, à l’exemple des coulisses, sont le décor même.

CR : Je me méfie tellement des images que je préfère aussi produire les fonds et ne pas juste garder le crescendo d’une construction. Je travaille sur le « par où cela passe » pour arriver à une entité. J’aime être conscient des apparitions et des disparitions. J’aime voir les choses apparaître et disparaître comme des vagues qui se superposent. Il n’y a pas quelque chose qui serait visible ou non visible. On ne peut pas faire de manière intéressante un travail sur le champ ou le hors champ dans le théâtre. Plutôt que de prévoir les images que l’on veut faire, il faut les laisser advenir avec toutes leurs étapes et leur succession de possible poétique. J’aime, par exemple, la manière de s’habiller, pour arriver à une figure.

TC : Serge Daney parlait souvent de la différence entre une image juste et une belle image. Tu travailles toujours tes spectacles de manière très photogénique, comme s’il y avait une satisfaction du décoratif. À côté de cela, comme dans les œuvres de Claude Lévêque, tes créations ont toujours quelque chose de bricolé.

CR : Je fais de l’artisanat et j’aime les formes parfaites comme le cube, les angles ou la sphère. Quand il y a une présence de corps, les formes parfaites mettent vraiment en place une problématique purement de la pensée. Mettre un corps à côté d’un objet va créer un espace, un échange, un travail sur la complétude animale.

TC : Tu dis ne pas aimer les théories.

CR : Je m’en méfie énormément et surtout dans les champs des arts vivants. A force de conceptualiser et de théoriser, on n’arrive plus à créer de formes. On reste au stade du post-modernisme. Cela reste dans un état quasi universitaire. Par ailleurs, j’aime la théorie en tant que pratique mais sans qu’elle prenne le dessus sur l’espace productif. Je trouve parfois qu’il y a une incapacité à lire le théâtre à cause du poids de certaines théories ou références. La compréhension de l’espace est parfois très réduite. Il n’y a pas de mauvaise théorie ou de théorie inintéressante, j’ai simplement besoin de voir des formes. Une forme doit activer un discours.

TC : Tu travailles beaucoup ton langage de geste en rapport avec celui de la mode et plus précisément celui des défilés de mode.

CR : Je travaille avec des signes et des actions qui détournent la pose ou le mouvement immobiles. Il n’y a pas de choses qui ne bougent pas chez moi, tout continue un chemin ou prend une autre direction. Ce qui m’intéresse, c’est travailler le volume à travers le corps, le passage d’énergies. Certains verront un agencement et d’autres des circulations d’énergies par les corps. Dans mon sac à dos, mon background, il y a les défilés de Thierry Mugler ou la musique des Residents, il n’y a pas une pratique qui serait plus savante ou plus populaire. Je suis fait de cela et je n’ai pas non plus envie d’être un spécialiste. Ce qui m’intéresse, c’est comment décider de dire « je » dans un spectacle. Mais je dis « je » avec d’autres gens.

TC : Il est étonnant en lisant les critiques de tes pièces de retrouver systématiquement pour justifier ton travail, l’emploi du mot « transdisciplinaire ».

CR : Je pense que c’est à cause d’un manque de savoir, de connaissance. Je suis complètement à l’intérieur du milieu de la danse et en même temps complètement à côté. Et j’aime ce rapport-là, cette distance. Cela crée un non discours. Ce qui m’importe, c’est un corps dans un espace, questionner le lieu dans son volume, quels sont les enjeux de la perspective, comment situer la scène et l’avant scène. Les gens restent au stade de la danse et non à celui de l’écriture chorégraphique. Souvent, les critiques n’arrivent pas à voir et préfèrent la prise de pouvoir. Soit c’est de la description, soit c’est de la prise en otage du projet pour dire autre chose. Il n’y a même pas parfois cette volonté de dire « je ne comprends pas » ou « j’ai un trouble »

TC : Tu as fait tes études à la Villa Arson, à l’époque ou Christian Bernard était directeur. Continues-tu à suivre son travail ?

CR : Oui toujours. Mais à un moment, j’ai eu un rejet absolu de l’art contemporain jusqu’à la découverte du travail de Claude Lévêque. Je n’aimais pas l’idée de marché et je ne m’intéressais pas aux enjeux des colloques liés aux arts plastiques. Je préfère la richesse des rencontres.

TC : Tous tes spectacles travaillent des notions d’agencement et de display. Que penses-tu de la figure de l’artiste-commissaire, comme le fait Eric Troncy ?

CR : J’ai vu Coolustre à la Collection Lambert, que j’avais assez peu aimé. Cette exposition m’a agacé. Il s’est octroyé une position ; il est peut-être commissaire mais il ne sera jamais un artiste, ni un artiste-commissaire. Ce ne sont que des prises d’otage tout en parlant beaucoup trop de soi. C’est une simple ironie cynique. J’ai le sentiment dans cette exposition, de ne pas avoir eu accès aux pièces tout en n’aimant pas la narration globale de l’exposition, que j’ai trouvé très compartimentée, très display de boutique. Ça ne sert à rien de déplacer des enjeux de visibilité pour donner du sens. L’enjeu du déplacement ne fait pas sens juste parce qu’il y aurait déplacement. C’est une erreur, autant que lorsque la danse est présente au théâtre. Elle reste de la danse mais déplacée dans une galerie, elle devient de l’art contemporain performatif. Je trouve que c’est fainéant et du coup, il faut accompagner cela de trop de discours. En revanche, l’idée d’agencement m’intéresse autant que l’idée de déposition.

TC : Tu as dit « Je regarde le monde, je m’en extrais, mais je ne le comprends pas ». Dans le travail de Claude Lévêque, il y a toujours un sentiment d’exclusion face à la réalité tout en parlant de la dureté de l’ordre moral. Lewis Carroll disait « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a véritablement aucun sens qui nous empêche d’en inventer un. »

CR : A un moment donné, j’observe le monde et il ne me convient pas. Et je suis donc obligé de m’en extraire pour essayer de produire des formes qui recréent des filtres pour regarder ce monde-là. Je n’arrête pas de faire cet aller-retour. Je continue à dire qu’il faut faire et créer son monde, non pas un monde qui se met en marche mais un monde filtre pour regarder le nôtre et non pas un monde parallèle. Dans mes pièces, ce qui m’intéresse, c’est le moment où ce qui a été vécu dans le temps à travers la création, trouvera des axes dans le quotidien. We are the world dit Michael Jackson. On en fait partie mais c’est un choix de décider d’y être inclus ou de l’observer. C’est cet aller-retour entre inclusion et observation qui m’intéresse. Vouloir faire partie du monde et produire à partir de ça, pour créer des utopies et des lignes de fuites. Toute création, avant qu’elle soit mise en forme, est de l’ordre de l’utopie, du type de l’inimaginable, de l’inventé.

TC : Le dernier spectacle de Raimund Hoghe, « 36, Avenue Georges Mandel » est un hommage à Maria Callas. Arriverais-tu à faire un hommage à une personne qui t’a marqué ?

CR : Je fais tout le temps des hommages. J’ai plein de fantômes et mes pièces en sont remplis. Je fais des hommages aux gens qui m’ont fait résonner, qui m’ont permis de faire des œuvres. J’ai par exemple toujours l’impression d’avoir Huysmans dans les pattes ou Bowie.

TC : Plutôt des dandys.

CR : Oui. Je m’intéresse au jeu des attitudes. Je pense que c’est lié à ma vie dans les années 80. Tout en étant issu du punk, j’aimais énormément la mode. J’ai aimé des figures qui ont traversé cette époque avec une sorte de défiance. Tout n’était que jeu et attitude pour des artifices, tout en disant quelque chose avec ces artifices. On rêvait d’une vraie club culture.

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Soit le puits..., 2005
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Soit le puits..., 2005
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Soit le puits..., 2005
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Comme crâne, comme culte, 2005
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Comme crâne, comme culte, 2005
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b.c..., 2007
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et pourquoi pas..., 2005