Claude Lévêque
Technikart - Hors-série Art Contemporain, October 2008

ENGLISH VERSION

TC: Is subversion at all possible, or even necessary? And if so, in what way?

CL: In a poetic way! But beware, poetry doesn't mean cutesy. Today's real provocation is all these entrepreneurs and their golden parachutes. I am wary of cynicism and I cannot believe in provocation coming from an artist.

TC: Would subversion and activism be good recipes then?

CL: It's a nostalgia that dates from the 70's. The exhibition Hardcore at the Palais de Tokyo, for instance, was a somewhat naive venture. When Damien Hirst's work is speculative, it is excellent. But today the way he acts, according to the current situation, seems better than his actual art. Maybe this is subversive in the world of speculation, while his visual language is a bit poor. By acting within the current economic system in a skilful way, he creates an attitude, a form that is suitable.

TC: Daniel Buren says that any work exhibited in a museum, which does not explicitly question the role of this environment, is acting under the illusion of an ideal, that of art for art, which places the production of the artist safely away from any breakaway, any questioning.

CL: I would call this "the New Pedantism"". There is now a new formalist generation that repeats a lesson it has learned well enough. This leaves the door open to arguments that are not always that interesting or even consistent with the work that we perceive. It's only window dressing. One must not be find de-activated before the re appropriation of the real, before man and the city, before an economic situation or a sentimental endeavour.

TC: Confronted by the model artist, pompous and well meaning, is ill adaptation the only way to work?

CL: No, not necessarily. It is difficult to answer this question. The artist has some freedom, but when it becomes trapped by a system it's no good anymore. Caricature and self-plagiarism are daunting prospects. Some artists overuse a symbolic system linked to psychoanalysis. For example, Annette Messager has succeeded where the artists have failed. For me the New Pedants are those artists who coat their concepts with critical and analytical arguments that do not always live up to what we see. This is form for form's sake! Unfortunately, they become victims of formatting.

TC: Can an artistic production bring the viewer to reach a position, an awareness?

CL: Maybe I'm disillusioned but I do not really believe in this. I do not think an artist could lead others to political awareness, that they can take a stand. The artist creates exchanges with the public and causes reactions, but they are not here to change the world. It can create transformations that produce mirror effects.

TC: Foucault said, about the Society of the Spectacle, mocking Debord: "Our society is not one of spectacle but of surveillance (...). We are neither in the stands nor on the stage, but in the panoptic machine". What do you think of our politics of security, of the regimentation of contemporary thought?

CL: I am extremely pessimistic about this situation that bends people towards one discipline. I believe in a more fragile form of resistance. I do not deal with this issue in my work and at no time do I think I am going to make the visitor react to the word. Quite the opposite, I feel like strengthening my experiences, to protect them from this.

TC: Jeff Koons says that he has a responsibility, that through his work, he "tries to create something full of best intentions, to help people. Art can help the viewer and give them confidence".

CL: It's a little preachy, but it's right. Jeff Koons is an artist, who resolves situations; he is the most Warholian artist of our time. Jeff Koons is an artist full of attitude, who perverts the commonplace and our emotional objects.

VERSION FRANÇAISE

Claude Lévêque dit ne pas s’intéresser à ce qui est étiqueté subversif et provoquant. « Je n’ai pas envie d’être un artiste politique, dit il. C’est très limité et je revendique une certaine liberté. » Préférant s’intéresser à agir sur les perceptions et créer des effets de miroirs renvoyant à des situations de sociétés, il produit « des univers assez plombés » pour voir comment le corps et le mental réagissent. Il s’alarme contre les nouveaux pompiers, les politiciens corrompus et le formatage. Une prise de conscience est elle possible ? «Aujourd’hui quand j’entends le qualificatif de subversif ou d’activiste dans l’art, je crie au secours ou j’éclate de rire. Dans le monde où nous vivons je ne vois pas comment l’art est activiste et encore moins subversif, mise à part qu’il demeure essentiel pour le plaisir. »

Timothée Chaillou : Aujourd’hui en France, la subversion est-elle possible, nécessaire, et par quelle voie ?

Claude Lévêque : Par les voies poétiques ! Mais attention, la poésie, ce n’est pas le mièvre. Ce qui est une provocation énorme ce sont les chefs d’entreprise qui ont des parachutes dorés. Je me méfie du cynisme et j’ai du mal à croire à la provocation chez un artiste.

TC : La subversion, l’activisme seraient-elles alors de bonnes recettes ?

CL : C’est une nostalgie des années 1970. Par exemple, l’exposition Hardcore fut une proposition quelque peu naïve. Lorsque Damien Hirst opère par un acte spéculatif, il est excellent. Mais aujourd’hui, la façon dont il agit, en fonction de la conjoncture actuelle, semble meilleure que son art. Peut-être que cela est subversif dans le monde de la spéculation, alors que son langage plastique est un peu pauvre. En agissant dans le système économique, actuel par des moyens habiles, il engendre une attitude, une forme adaptée.

TC : Daniel Buren dit que toute œuvre exposée dans un musée, qui ne pose pas explicitement le rôle de ce cadre, agit dans l’illusion d’un idéalisme, celle d’un art pour l’art, qui met la production de l’artiste à l’abri de toute rupture, de tout questionnement.

CL : C’est ce que j’appelle les « nouveaux pompiers ». Il y a aujourd’hui une nouvelle génération formaliste qui répète une leçon bien apprise. Cela laisse la porte ouverte à des arguments pas toujours intéressants ni en accord avec le travail que l’on perçoit. C’est une simple parure. Il ne faut pas être désactivé vis-à-vis de la réappropriation du réel, vis-à-vis de l’homme, de l’urbain, des situations économiques ou des affectations sentimentales.

TC : Face à l’artiste bon élève, pompeux et pompier, l’artiste doit être inadapté ?

CL : Non, pas nécessairement. Il est difficile de répondre à cette question. L’artiste a une part de liberté, mais dès qu’il devient piégé par un système cela n’est plus bon. La caricature, la répétition et l’auto plagiat sont redoutables. Certains artistes utilisent toute une symbolique liée à la psychanalyse avec un excès de pathos. Par exemple Annette Messager a réussi là où ces artistes ont échoué. Pour moi les artistes pompiers sont ces artistes qui enrobent leurs concepts par des arguments critiques et analytiques qui ne sont pas toujours à la hauteur de ce qu’on voit. C’est la forme pour la forme ! Ils sont malheureusement victimes de formatage.

TC : Est ce qu’une production artistique peut amener chez le spectateur une prise de position, une prise de conscience ?

CL : Peut-être suis-je désillusionné mais je n’y crois pas vraiment. Je ne pense pas qu’un artiste puisse entraîner une prise de conscience politique, qu’il puisse prendre position. L’artiste créé des échanges avec le public entraînant des réactions, mais il n’est pas là pour changer le monde. Il peut créer des métamorphoses qui génèrent des effets de miroir.

TC : Concernant la société du spectacle Foucault, se moquant de Debord, disait : « Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance (…). Nous ne sommes ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique. » Comme vois-tu notre politique sécuritaire, l’embrigadement de la pensée actuelle ?

CL : Je suis extrêmement pessimiste face à cette situation qui plie les gens à une discipline. Je crois plus en une forme de résistance fragile. Dans mon travail, je ne réagis pas là-dessus et, à aucun moment, je me dis que je vais faire réagir le public face au monde. J’ai plus envie de resserrer mes expériences, de les protéger de cela.

TC : Pour ton projet pour la biennale de Venise, est ce que l’histoire, les enjeux et le système de l’organisation de la biennale sont le terrain de ton investigation ?

CL : Tout sera le terrain de mon investigation sauf le challenge. Certes je peux être critique vis-à-vis des institutions et les remettre en cause. Mais je suis à la fois un artiste institutionnel et à la fois un artiste indépendant. J’ai une position ambiguë. J’ai toujours évité d’être un cheval de course, d’être dans la compétition.

TC : Jeff Koons dit qu’il a une responsabilité envers son travail, qu’il « essaye de créer quelque chose avec les meilleures intentions, pour aider les gens. L’art peut aider le spectateur et lui donner confiance. »

CL : C’est un peu prêcheur, mais c’est juste. Jeff Koons est un véritable artiste, qui retourne des situations, il est le plus warholien des artistes de notre époque. Jeff Koons est un artiste d’attitude qui perverti les lieux communs, les objets affectifs.

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Claude Lévêque
Vichy, 2002
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Claude Lévêque
Albeit macht frei, 1992