Claude Lévêque
Archistorm - N°30, March/April 2008

ENGLISH VERSION

TC: "The Western man prefers emotion born out of shock, which is the shout, to the emotion born out of contemplation, which is about the sigh. He needs to be shaken by concussions, stunned by hysterical activities, surprised by new and powerful impressions. "(Michel Lacroix, Le culte de l'émotion). Does it sound like that is what you are doing?

CL: Yes, of course. Whether it is because of the impact produced by emotion, or by the allegorical situations that develop around it. The immediacy of the emotion, the instant of impact. This is truly what I do.

TC: Wolfgang Tillmans saw partying as a political ideal, the occasion for a better understanding between people.

CL: Yes, within a certain environment. The hypnotic music, the states of trance or the use of drugs, all this made people forget. It made them more human, more loving. It is a way to see things that stems from being an Englishman in Berlin. But I am not myself interested in this particular aspect of the act of partying.

TC: You said once that you were "interested more by what is fake than what is true," and doing "the tallying of the loss of ideals, in favour of consumption". Is this still the case?

CL: Yes, but a little less now actually. Now I am more interested in the feedback effect of all this. For me, ideals are over. No one is standing up proposing a change in the way we live. Everything is ultra-hip and uniform. We are in a society that is consumer based and submissive. I think that this commoditization of everything has led us beyond the loss of ideals. Buren says that we accept everything in the field of art now. There is a wealth of artistic products but there isn't really any critical space left. There is considerable consensus, a deafening exploitation of art, everything is allowed and swallowed. Buren says he feels we have reached the end of this cycle of abundance. Well, he hopes so anyway.

TC: You say you love de-realizing the image.

CL: I like to produce metamorphosis and metaphors. Whether it is, for example, about loss or absence. I like to make statements, a reconnaissance point on a path. I often played the role of the social artist, the artist living in a council home taking radical political or transgressing positions. I dreaded it. These are just labels people who do not want to think a little more stick on your work. I do not wish to give anyone critical or theoretical lessons. I want to vent some of my feelings and see what happens with people who look at what I do. I am not able even now to position myself.

TC:
Is art a vehicle for resistance?

CL: It's more about protection than resistance. Resistance needs to have a political positioning, it's about refusal and rejection. It's a critical position. This is more protection in a closed up world.

TC: You said you wanted to put back into the art world "a certain power of imagination and sensitivity".

CL: Yes I claim this. This is a reflection of my sensitive, emotional nature. My vanity. That's what I am playing with. I claim it because I was criticized a lot in the 80's. This compared to an art form that was a protest against the emotional, the sensitive, or the pathos. Boltanski has always said that only emotion was important in art. I agree with this. I like things that are a bit kitsch, and the light hearted quality of elements that have a regressive or childlike aspect, that are evocative of alienation.

TC: Why are you interested in platitudes?

CL: Platitudes are a way to approach language. It is also what is shared by everyone, a part of the self identification process we all have in common. What interests me is how easily it is recognised. I use archetypes of immediacy, identification or fiction to build my world.

TC: Christian Marclay says that "the sound conditions the image. It complements and reinforces the influence of illusion. The soundtrack of a film always has a subliminal side". Would then the visitor be part of an hypothetical cinematic construction when confronted by your work?

CL: Yes, absolutely. Like the idea of travelling. The idea of treating the space through movement and displacement. These are things that interest me greatly, the fictional aspect that is related to how the body will experience different sides of things. Nothing is frontal. It's just staging.

TC: How do you see your work in retrospect?

CL: I experimented a lot. Some things have evolved and others kept me on a line of ownership. I do not want to dwell on the past. I want my work to be useful. There is a real continuity throughout my work. I do not try to innovate or challenge myself. And then, there is the problem of spaces, of their memories that make me evolve. I won't use the same recipe for all the places I exhibit in. My observations and how I translate things are moving along a certain line, while producing metamorphosis, since each time the space they take place in is different.

VERSION FRANÇAISE

Timothée Chaillou : Le travail sur l’espace, sur les sens et le rapport organique fonde une partie de ton travail. Tu utilise un lieu comme élément cinégénique, venant faire des objets le décor d’un plan. Peux-tu nous parler de la dernière exposition d’Haim Steinbach à la Galerie Laurent Godin ?

Claude Lévêque : Je l’ai trouvé formidable. Cela m’a permis de revoir et de réapprécier ses pièces antérieures, ses étagères. Ce sont des vanités, ce que je n’avais pas perçu dans les années 90, à cause de son aspect mode et de sa relation avec le travail de Jeff Koons. La salle avec les jambons suspendus est extraordinaire, ça a une présence physique incroyable. C’est tout simplement très efficace.

TC : « L’homme occidental préfère l’émotion choc, qui est de l’ordre du cri, à l’émotion contemplation, qui est de l’ordre du soupir. Il a besoin d’être secoué par des commotions, étourdi par des activités hystériformes, étonné par des impressions inédites et puissantes. » (Michel Lacroix, Le culte de l’émotion) Cela résonne t il dans ton travail actuel ?

CL : Oui bien sûr. Que ce soit sur les impacts produits par l’émotion, par les situations allégoriques qui se développent autour de cela. L’immédiateté de l’émotion, l’instantané de l’impact. Je m’y retrouve complètement.

TC : Wolgang Tillmans voyait la fête comme un idéal politique permettant une meilleure compréhension entre les hommes.

CL : Oui dans un certain milieu. Il y a une façon d’oublier par le type hypnotique de la musique, de la transe ou de la consommation des drogues. Ca rendait les gens plus humains, plus love. C’est une vision d’un milieu berlinois, anglais qu’il fréquentait. Mais je ne m’intéresse pas à cet aspect la de la fête.

TC : Tu disais être « plus arrêté par le faux que par le vrai », et faire « le constat de la perte des idéaux, au profit de la consommation. » Est ce toujours le cas ?

CL : Un peu moins. Maintenant je m’intéresse plus à l’effet retour de cela. Pour moi, les idéaux sont finis. Personne ne vient proposer des changements de vie. Tout est ultra banalisé et uniformisé. On est dans une société de consommation et de soumission. Je pense qu’on est au-delà de la perte des idéaux, par cette banalisation de tout. Buren disait que l’on accepte tout dans le champ de l’art. Il y a une profusion de produits artistiques mais il n’y a plus réellement d’espace critique. Il y a un consensus considérable, une exploitation tonitruante de l’art ; tout est admis et ingurgité. Buren dit qu’il sent que c’est la fin de ce cycle de profusion. Enfin, il l’espère.

TC : Tu dis aimer déréaliser l’image.

CL : J’aime bien produire de la métamorphose, des métaphores. Par la façon dont je parle de ma vie, des instants que je vis. Que ce soit, par exemple, de l’ordre de la perte ou de l’absence. Faire un constat, une mise au point sur un parcours. J’ai souvent eu le rôle de l’artiste social, de l’artiste des HLM aux positions radicales, politiques ou transgressives. Je redoutais cela. Ce ne sont que des étiquettes posées par des gens qui ne veulent pas réfléchir un peu plus. Je n’ai pas envie d’être un donneur de leçon sur l’aspect critique, théorique. J’ai envie de laisser aller certaines de mes sensations et voir ce qu’il se passe avec les gens qui regardent mes propositions. Je ne suis pas capable même aujourd’hui de me positionner.

TC : L’art serait-il un vecteur de résistance ?

CL : De protection plutôt que de résistance. La résistance nécessite d’avoir une position politique, de refus, de rejet. Une position critique. C’est plus une protection sur un univers un peu clos.

TC : Tu disais vouloir réintroduire dans le monde de l’art « une certaine puissance de l’imaginaire et du sensible. »

CL : Oui je revendique cela. C’est ma nature sensible, émotionnelle. Tout l’aspect des vanités. C’est là-dessus que je joue. Je le revendique car ça m’a été énormément reproché dans les années 80. Cela par rapport à une forme d’art qui était revendicative contre l’aspect émotionnel, sensible ou pathos. Boltanski a toujours dit qu’il n’y avait que l’émotion qui comptait dans l’art. Je ne peux pas résister contre cela. J’aime les choses aux aspects kitsch, les éléments légers d’un aspect puéril voire régressif, évoquant l’aliénation.

TC : Qu’est ce qui t’intéresse dans les lieux communs ?

CL : Les lieux communs, c’est la façon dont on aborde un langage. C’est en même temps ce qui appartient à tout le monde. Ce qui fait partie de l’identification liée à la vie de chacun. Ce qui m’intéresse, c’est cette facilité de reconnaissance. Utiliser des archétypes de l’immédiateté, de l’identification ou de la fiction avec les lesquels je vais construire mon univers.

TC : Christian Marclay dit que « le son conditionne l’image. Il l’influence complètement et renforce l’illusion. La bande-son d’un film a toujours un côté subliminal. » À l’intérieur de tes œuvres, le visiteur ferait-il partie d’un hypothétique plan cinématographique ?

CL : Oui tout à fait. Il y a l’idée du travelling. L’idée de traiter l’espace par le mouvement, le déplacement. Ce sont des choses qui m’intéressent énormément. Tout l’aspect fictionnel qui est lié à la façon dont le corps va subir différentes faces des choses. Rien n’est frontal. C’est tout simplement de la mise en scène.

TC : Comment vois-tu rétrospectivement ton travail ?

CL : J’ai fait beaucoup d’expériences. Des choses m’ont fait évoluer et d’autres m’ont maintenu sur une ligne d’appropriation. Je n’ai pas envie de revenir sur le passé. J’ai envie que mon travail serve. Il y a une continuité réelle dans l’ensemble de mon travail. Je ne cherche pas à innover ou à me remettre en cause. Après, il y a la problématique des espaces, leur mémoire qui me font évoluer. Je ne vais pas ressortir la même recette pour tous les lieux. Mon observation et la façon dont je vais traduire les choses évoluent selon une certaine ligne, tout en produisant de la métamorphose puisque à chaque fois les espaces sont différents.

http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/53_haim-steinbach-heather-legacy-1-2007.jpg
Haim Steinbach
Heather Legacy 1, 2007
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/53_haim-steinbach-untitled-thireen-pigs-2007.jpg
Haim Steinbach
Untitled (thireen pigs), 2007
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/53_claude-leveque-swan-lake-2001.jpg
Claude Lévêque
Swan lake, 2001
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/53_claude-leveque-devian-2002.jpg
Claude Lévêque
d'evian, 2002