David Altmejd
Archistorm - N°36, April/May 2009
Unabridged version

Timothée Chaillou : Les zombies, loups-garous, vampires ou géants sont dans une quête énergétique vitale (chair, peur, désir…). Leurs phases de transformation libèrent et génèrent quantité d’énergie. Ils sont des « excès de flux », des « trop pleins d’énergie ».

David Altmejd : Je m’intéresse à l’énergie reliée à la transformation du loup-garou, la tension extrême qu’il incarne. Cela me donne l’impression que si je place la tête d’un loup-garou à l’intérieur d’une sculpture, celle-ci devient « chargée », comme quand on place une pile dans un circuit électrique. La sculpture prend vie, comme Frankenstein lorsqu’il est frappé par la foudre, ou comme une maison hantée par les esprits qui l’habitent. Le géant agit différemment. Il est lui aussi, comme le loup-garou, un « trop plein d’énergie », mais pour des raisons différentes. Je le comprends comme un symbole de la nature, du paysage. Le corps du géant contient l’idée du vent, des montagnes, de la mer déchaînée, des animaux sauvages. C’est pour cette raison que je le vois comme un « excès de flux ». Mais ce qui m’intéresse vraiment chez le géant, c’est qu’il est assez grand pour s’ouvrir à moi et m’offrir un espace de création énorme.

TC : Tu dis vouloir « insuffler une dimension romantique au minimalisme. (…) J’ai toujours senti qu’il comportait quelque chose de plus magique et préoccupant, » d’étrange et d’inquiétant. Tu utilises les données de l’art minimal en les déviant par la violence, l’impact. As-tu de l’ennui pour l’art minimal que tu voudrais « secouer » ?

DA : Je trouve que la forme minimaliste n’a rien d’intéressant en soit. Elle n’a plus rien du radicalisme qui a caractérisé son arrivée dans la culture. Mais j’ai toujours aimé la voir présente dans des univers fantastiques, comme le monolithe dans 2001:Odyssée de l’espace, ou les structures géométriques et les labyrinthes inquiétants de Borges. La forme minimaliste ne peut plus être une simple proposition formelle. Elle est un espace, un contenant qui doit être habité ou chargé. Si je frappe et brise la surface d’un cube en miroir, c’est pour lui donner une histoire et le charger d’énergie. Ça n’a rien d’anti-minimaliste comme on pourrait le croire.

TC : « Ce que je fais doit être positif et séduisant », dis-tu. Es-tu pour que « l’efficacité visuelle marche à 100% » (Xavier Veilhan) ?

DA : Je veux que l’efficacité formelle marche à 90%. C’est assez pour attirer l’attention, séduire et établir un rapport avec le spectateur. Le 10% raté permet à ce rapport de devenir physique. Lorsque l’objet passe de l’espace visuel/intellectuel à l’espace physique qu’habite mon corps, il commence enfin à exister. Les choses visuellement parfaites sont prises dans un espace où elles n’existent pas vraiment.

TC : Selon Susan Sontag, le camp est « un style de l’excès, du contraste criard, du ridicule assumé, théâtralité d’un mauvais goût délibéré qui brouille les démarcations claires du beau et du laid, de la convenance et de la malséance, mais aussi de la copie et de l’original. » Est-ce que cela a une résonance dans ta production ?

DA : Oui, ça peut sembler évident, mais pourtant on ne le mentionne jamais quand on parle de mon travail. C’est dommage parce que c’est un concept qui dit beaucoup. Quand j’étais aux Beaux-Arts, mes artistes préférés étaient Cindy Sherman, Paul McCarthy et David Lynch, qui ont tous un rapport au camp. Je crois qu’il y a un rejet de la convenance et de la vérité, mais un désir de faire quelque chose de positif, de complexe et de vivant. Le vivant est plus fort que la raison. Il y a aussi quelque chose du bad-boy gay dans le camp qui me touche.

TC : Qu’est ce que le socle/le podium évoque et permet qui vous a dirigé vers cet espace de présentation ? Quels enjeux esthétiques souhaitez vous utiliser et produire par l’emploi d’une telle forme ?

DA : C'est une façon élégante de présenter un objet. Quand j'ai fait mes études en art dans les années 90', la sculpture était presque toujours présentée au sol. Le socle n'était presque jamais utilisé (parce ça faisait trop "académique" j'imagine). Alors j'ai trouvé intéressant de l'utiliser.
C'est aussi une façon d'encadrer un objet, lui permettre d'exister dans un espace différent que l'espace où il a été fabriqué.

TC : En utilisant le podium, pensez-vous multiplier le coefficient de visibilité des objets/formes présentés dessus ?

DA : Ça dépend. Si le podium est à une hauteur normale, oui, l'objet devient plus visible. Mais on peut aussi imaginer un podium d'une hauteur exagérée, ce qui rendrait l'objet moins visible, ou bien un podium avec un objet caché à l'intérieur et partiellement visible par un petit trou. Donc le podium ne rend pas nécessairement l'objet plus visible, mais il intensifie sa présence.

TC : Pourquoi mettre le parcours du spectateur en valeur ? En surplomb ?

DA : Le socle met l'objet en valeur et ignore tout le reste (y compris le spectateur). C'est un peu une façon de présenter l'objet comme s'il était le centre de l'univers. Du point de vue de l'objet sur le socle le spectateur est un fantôme et son parcours sans importance.

TC : Etes vous intéressé par les espaces de présentation des défilés de mode, des agencements de magasins, des salons de voiture ? Et en quoi ?

DA : Je ne suis pas consciemment intéressé par les différents systèmes de présentation. Je suis surtout intéressé par les objets.

TC : Utiliser le podium, est-ce être plus lisible - une forme de pédagogie du regard - en souhaitant tout ramener sur un seul plan ?

DA : Personnellement, je suis intéressé par l'objet qui existe intensément tout en étant complètement illisible. J'aime penser que le podium peut me servir entre autre à attirer l'attention sur le caractère illisible de l'objet.

TC : Que pensez vous de ce que dit Barthes : « Quel qu’en soit le sens : ce ne sont pas les choses, c’est la place des choses qui compte. »

DA : C'est vrai que de déplacer un objet peut transformer tout son sens et son rapport au monde. Mais je crois que les choses sont potentiellement beaucoup plus importantes que leur place. Si par exemple je me retrouve devant la tête arrachée de la personne que j'aime le plus au monde, je crois que l'effet du contexte sera négligeable.

TC : Utiliser un podium est ce vouloir montrer l’acte même d’exposer, de mettre en valeur ? Qu’est ce que cela implique ?

DA : Oui, c'est très important pour moi de montrer l'acte d'exposer. Le geste de sortir l'objet de l'espace où il a été fabriqué et de le déposer sur une surface où il sera vu.
Placer un objet sur un socle pour moi c'est symboliquement important parce que c'est le moment où l'objet devient indépendant.

TC : Le socle, le piédestal, le podium sont des espaces de pouvoir, de compétition, de mise en valeur et d'autorité. Pourquoi utiliser cette typologie ? En quoi peut on déjouer ces principes ?

DA : À part pour le podium olympique je ne vois pas cette typologie. Vous avez sûrement raison mais je ne le vois pas. Si le socle est utilisé pour présenter une fourmi, il n'aura pas d'effet de pouvoir et d'autorité.

TC : Comment éviter – ou jouer - le jeu du fétichisme et de l’objet de désir/de tentation, avec le podium ?

DA : Je crois que le pouvoir de fétichisme est la caractéristique la plus importante du podium. Je n'arrive pas à imaginer un objet que le podium ne pourrait pas déplacer dans la direction du désir.

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