Florence Doléac/Philippe Mayaux
Archistorm - N°31, May/June 2008

L’exposition Des constructeurs éclectiques au CRAC de Sète est une vision élargie sur les rapports qui lient l’art et le design. Entretien croisé entre Lise Guehenneux (commissaire du projet), Florence Doléac et Philippe Mayaux.

Timothée Chaillou : Philippe et Florence, parlez-nous de vos pièces.

Florence Doléac : Pour les deux volets, j’ai créé des dispositifs de sieste. Naufragés sur lit de moquette est une aire de repos qui court-circuite les prédispositions du public venant consommer de l’art. Ce qui m’amuse, c’est de renverser le visiteur à l’horizontal, le déstabiliser dans une expérience physique qui l’absorbe. Cette forme se rapproche de celle d’une tielle géante, en moquette. Un dispositif physiologique qui est un moment de flottement. J’invoque, à la fois un lâché prise et un certain confort : une sensualité de la chair devant trouver une forme de soutient. C’est une allégorie de la méditerranée pixellisée. Une vision de la surface de la mer, et de celle d’un naufrage.

Philippe Mayaux : Je propose un lit de célibataire, un meuble onaniste. Longtemps, j’ai travaillé des sculptures mécaniques qui n’étaient pas désignées par leur fonction, leur utilité ou leur matière mais gérées par des sentiments humains comme la jalousie ou le narcissisme. Ces sentiments customisaient des objets qui étaient envahis par de simples réflexes humains. Ces objets de son pas utilisables. C’est pour cela qu’ils sont sur socle. On le regarde comme des objets inertes.

TC : Philippe, comment questionnes-tu l’objet ?

PM : L’objet, c’est le contre pied de la peinture. Je reproche à la peinture d’être trop figée dans le temps. J’utilise le son et le mouvement avec mes objets, me permettant un scénario, un nouvel espace temps. C’est tout simplement de l’anti-peinture. Ici, il y a fétichisation. En même temps dans tous mes objets il y a une androgynie, on ne sait jamais si ce sont des objets males ou femelles. Faire ces culs entourant des lampes-flammes, c’est un hommage à Etant donné, de Duchamp. Le cul, par sa neutralité, c’est ce qui abolit la différence des sexes. Ce lit de célibataire fait l’éloge de la stérilité. C’est une sorte d’éjaculation en l’air, un moment stérile sans production de vie.

TC : Florence, tu dis que « l’art est une fantaisie, parfois jugée comme un laisser-aller si l’auteur est un designer ».

FD : Le milieu du design ne s’intéresse pas à l’art, mais les artistes s’intéresent au design. Ils collectionnent et sont curieux des innovations dans ce domaine. Ils sont fascinés par certains objets, par différents processus de transformation de la matière. Certains enjeux techniques les intéressent. Lorsque l’on exprime une forme de fantaisie – donc aborder l’usage par une forme de liberté – tu n’es plus considéré comme un designer. Ce n’est pas apprécié, par le manque de portée immédiate dans une production de masse, dans l’économie. Les designers sont considérés comme des assistants au développement économique et industriel. Les divagations sont permises simplement lorsqu’elles sont une alimentation de style donnant lieu à une production en série. Mais si trop de modalités sont liées à l’art alors cela devient véritablement suspect pour le milieu du design.

TC : Philippe, parle nous du goût.

PM : Le goût c’est une odeur, une émanation, une effluve du corps. J’ai longtemps était influencé par la pratique de Présence Panchounette.. J’aime quand le désir déborde et devient le décor. C’est l’idée d’un dégoût que l’objet renvoie au regardeur. Ce sont des objets customisés qui ne sont pas kitsch ; puisque le kitsch, c’est galvauder un objet. Il y a dans cette pièce un coté très chounette : c’est juste un parfum que l’on aime ou pas. La tête de lit est un miroir : c’est insister sur la puissance de l’imaginaire de l’onaniste. Il y a chez l’onaniste une immense capacité à pouvoir baiser ce qu’il veut. Cette forme de perversité m’intéresse.

TC : Comment vis-tu la question de la transdisciplinarité ?

PM : J’ai été 10 ans professeur de design. L’hyperfonctionnalité et la technologie vont dominer le dessin de l’objet. Un matériau ne créé pas une forme et inversement. Il n’y a pas de transdisciplinarité à ce niveau-là. On croit voir un objet fonctionnel alors que c’est une sculpture. On ne fait que jouer avec des archétypes de formes. Dans ma pratique, je reste hyper spécialisé. En fin de compte la transdisciplinarité c’est une volonté de faire de l’opéra, et il n’y a rien de plus kitsch que l’opéra. Cette volonté de mélanger tous les arts, avec cette idée absolue d’art total. Je préfère être dans l’hyperspécialisation, que les objets ne débordent pas d’eux-mêmes. Rester cantonné à ce que l’on voit, à ce que les objets peuvent dire, à un style, un genre. Pour ma pièce, l’effet décoratif est très important, car elle permet à l’objet de rester une figure. Le décoratif me permet de garder cette distance de l’optique. On est dans l’optique est non dans la fonctionnalité. Ça prend pour un meuble, mais ce n’en est pas un.

TC : Y aurait-il des actes qui aboliraient les frontières entre arts appliqués et arts plastiques ?

Lise Guéhenneux : Des actes infimes, des micros utopies dans notre quotidien. Cela se passe autant au niveau de l’artiste qui propose des objets, des œuvres que par la visite d’une exposition. Depuis Dada, le public essaye de comprendre ces différentes formes d’art qui tentent d’exploser les frontières. Mais des négations s’amorcent tout le temps. C’est un va et vient entre avant-garde et retour à l’ordre. Les espaces de libertés sont parfois très ténues. Il est difficile de contrôler et d’avoir une vision d’ensemble de tout ce processus et de toutes ces créations. Espérons le sursaut et les actes de résistance.

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Florence Doleac
Ventilator/Prof. Tournesol, 2007
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Philippe Mayaux
Rose tonton, rose tata, 2001
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Philippe Mayaux
Ego dancing, 2004
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Florence Doleac
Naufrages sur lit de moquette, 2008