Malachi Farrell
Archistorm - N°28 November/December 2007

Timothée Chaillou : Comment est conçue ton exposition P5 au CCC de Tours ?

Malachi Farrell : Dés l’entrée, les visiteurs traversent un rideau de plastique évoquant une usine, un lieu de création de machines, un espace hygiéniste et de mouvements incessants. C’est un périmètre industriel, anormal et mis en tension vis-à-vis d’un lieu institutionnel, tout en annonçant un territoire de travail. Des signaux en morse se font entendre. Une paire de bottes militaires est en train de faire son « show » : elles avancent puis se retournent, par peur ou par fuite de leur futur, celui du test des trois jours. Leur parcours est baigné par une fumée évoquant une matinée, le début d’un service militaire. L’aspect technologique et très mécanisé de la pièce rappelle celle d’un laboratoire. Puis un monument aux bombes, où chacune d’elle représente un militaire qui se réveillerait pour le salut matinal. Ces bombes sont mécanisées. Elles sont mises sous pression par des gaz, prises par le stress. Elles s’ouvrent aux sons de chants communistes faisant jaillir des objets – couverts, bouquets de fleurs. Plus loin, une baraque trouvée à Coney Island, est coiffée de plusieurs paires de bottes mécanisées. Elles gesticulent et surveillent les visiteurs comme des oiseaux à la Hitchcock. Cet abri symbolise l’enrôlement venant après la période d’essai ; c’est l’engagement. À la fin de l’exposition, une série de dessins écrit une sorte de carnet de voyage. Ce ne sont pas des dessins pour des projets d’installations mais de simples images à travers lesquelles on peut lire des idées.

TC : Qu’actualises-tu ici ?

MF : Il est très important de rappeler que cette exposition s’intitule P5. C’est le dernier niveau de réforme pour le service militaire évoquant immédiatement un univers brutal aux limites de la folie. Cet univers se juxtapose avec celui des dessins animés, de la télé réalité, des clips de l’armée de terre et leur force d’enrôlement tout en créant un « show de la guerre ». Tout ici nous met en danger, comme si c’était une grande machine, une usine en route. Tout mon travail tourne autour du retour au conservatisme. Par cela, je souhaite faire un art engagé. On ne doit pas fermer notre gueule et rester endormi face au monde.

TC : La série de dessins présentée ici figure des hommes cagoulés à la manière du KKK ou des martyrs d’Abou Grahib. Des bombes, des pistolets les relient par de vrais fils électriques représentant les ficelles des médias ; nous posant la question de savoir « qui est-ce qui tire ? ».

MF : Tout est métaphorique. C’est une manière plastique, sans avoir à parler, pour essayer de voir si l’on peut dénoncer ou faire bouger certaines choses, pour essayer de voir différemment ces événements. Ce sont de vrais fils électriques car ils sont symboliquement et physiquement conducteurs. Je ne souhaite pas rester politiquement correct en recyclant ces images ; je veux les mettre en tension, sans être dans le symbolisme.

TC : Slavoj Zizek parle beaucoup de l’impact du 11 septembre sur notre conception du réel, sur ce qu’il nomme la « passion du réel » en prenant comme exemple les tentatives de mise en danger de notre réalité par les terroristes. Paul Virilio parle lui de « ce qui arrive », pensant l’accident au-delà de l’image chrétienne du chaos. Étant irlandais comment vis-tu le terrorisme, la guerre ?

MF : Le terrorisme fait entièrement partie de mon histoire. Mais je ne fais pas de nostalgie. Je ne suis ni Beckett, ni Joyce. C’est un choix, un engagement. Ce qui s’est passé depuis le 11 septembre a montré aux irlandais que les choses devaient se calmer, qu’il fallait trouver des accords. Dans mon travail, lorsque j’utilise ces figures-là, je n’essaye pas d’être trop séducteur. Rien n’est illustratif, même si nous sommes tous en train de penser le monde par rapport à cela.

TC : Lorsque l’on est face à tes pièces, on sent que le spectateur est mis en embuscade, il est contraint par des images de la violence et des mécanismes bruyants.

MF : Pour moi, l’important c’est le côté très primaire de la notion de live, de cinétisme. Je ne suis pas comme Hans Haacke qui est trop précis. Mais, je pourrais être beaucoup plus gore. Ma ligne conductrice n’est pas nécessairement la violence ou la revendication même si je travaille sur la guerre.

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Malachi Farrell
P5, 2007
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Malachi Farrell
What's next, 2002
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Malachi Farrell
What's next, 2002
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Malachi Farrell
Recruiting Station, 2007