Morgane Tschiember
Dripping Printing at Colette for the FIAC, October 18 - 21, 2012

Timothée Chaillou : Que présentes-tu dans la vitrine du magasin Colette pour le sortie du numéro cinq d’Annual Magazine ?

Morgane Tschiember : Il s'agit d’une installation de quatre formes en verre soufflé contenant de l'encre qui goutte sur une pile de papiers de formats paysage. Chaque forme contient une couleur : Cyan, Magenta, Jaune et Noir. Il en résulte une « infusion » de couleurs sur la pile de papier. Le processus est lent et s'étendra sur toute la durée de la présentation de l’installation dans la vitrine. Le papier sera de plus en plus coloré, « infusé », voire abîmé par l'encre persistante. C’est en référence au magazine, que j'ai proposé cette définition métaphorique et poétique de l'impression sur papier, comme une expression libre du processus mécanique qui permet de créer des œuvres éditées.

TC : En effet, le lien avec le magazine se fait par l'intermédiaire de son processus de fabrication, l'impression, que tu utilises ici à « mauvais escient » de façon délibérée.

MT : Je souhaite être dans la production et non dans la reproduction. Comme le dit Jean-Luc Godard, l'art c'est ce que l'on (les artistes) fait et la culture, c'est ce que l'on nous fait.
Les liens mécaniques qui lient les forces de travail lors d’une impression par encre sont ici libres, déliées, aérées. D'habitude le papier est totalement adhérant à l'encre déposée afin de garantir une parfaite adéquation entre ce qu'il est projeté d'imprimer et le résultat final. Ici, ce qui m'intéresse, c’est qu'il n'y a pas de projet précis d'impression, mais un résultat lié au processus.
Ce qui est « imprimé » sur le papier, est le résultat des rapports de forces entre les éléments à l'œuvre : l'encre, le papier, l'air et l'espace qui sépare les robinets du tas de feuilles, cet espace qui permet aux gouttes de tomber d’une certaine hauteur. Je vois une certaine poésie dans ces formes qui vont des auréoles aux éclaboussures : c'est le devenir « pétale » des deux éléments, cela a autant à voir avec la feuille que la fleur.

TC : Que feras tu de ces feuilles une fois l'encre déversée sur celles-ci ?

MT : Les laisser jusqu'à la fin de la semaine, afin que le bloc de papiers soit imbibé dans son épaisseur, qu'il ne soit plus qu'un seul objet et que les feuilles soient liées entre elles par ce processus d’infusion de l’encre d'une manière différente que celle des pages d'un livre ou d'un magazine.

TC : Ce projet est lié à un projet antérieur, un livre. Peux-tu nous en parler ?

MT : J'ai réalisé un livre d'artiste présentant des pages abstraites, faites de dégradés de couleurs comme si elles étaient « infusées ». Pour ce livre j'ai pris des photos avec un appareil numérique bon marché, en utilisant tous ses défauts - sa lenteur, ses flous quasi systématiques, etc. - et ses qualités. J’ai ainsi expérimenté les limites de cet appareil : contre jour, lumières face à l'objectif, photos prises dans la poche de mon pantalon, etc. Il s'agissait déjà d'une utilisation libre d’un appareil mécanique/numérique, pour la création de résultats aléatoires et abstraits. Mais l'aléatoire est ensuite contré par un long processus de sélection et de mise en rapport des images, qui fait que rien n'est aléatoire dans le résultat final.

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Morgan Tschiember
Dripping Printing, 2012