Vincent Olinet
Standard - N°31, April/June 2011
Unabridged version

Timothée Chaillou : Tu reproduis et agrandis des objets souvent liés aux contes de fées. La grande dimension évoque l’idée de fardeau, comme une image trop lourde qui ne quitte pas nos souvenirs. Les grands jouets séduisent et peuvent être menaçants par leurs grandes dimensions.

Vincent Olinet : J’agrandis ces objets car ils existent dans mes souvenirs. Et dans nos souvenirs, en général, les objets sont plus grands que leurs dimensions réelles. En revanche, ce ne sont pas des objets menaçants ou évoquant un douloureux souvenir.

TC : En somme tu agrandis ces objets pour évoquer cette même surprise, qui est provoquée lorsqu’une fois adulte, nous retournons sur nos lieux d’enfance et qu’ils nous apparaissent plus réduits que nous les imaginions.

VO : Oui, exactement.

TC : Tes objets seraient-ils des appels ou des pièges à l’enfance ?

VO : Ni l’un, ni l’autre. Ces objets ne sont pas destinés à fasciner des enfants et n’évoquent pas un retour à l’enfance, une nostalgie de celle-ci. Ces objets sont simplement issus d’une imagerie qui a été en effet absorbée pendant l’enfance. Ils sont plus, à la fois l’idée d’une image que l’on retient ; et comment, dans l’inconscient collectif, nous synthétisons les objets qui nous entourent.

TC : Ce sont des lieux communs. Que métaphorisent tes tambours (Rhythm is my only companion, 2009) ?

VO : Je me suis intéressé à ces objets par rapport à l’idée de virilité, aux affirmations sur la virilité. Le tambour me permettait de travailler sur un objet à la fois mâle et femelle, un objet de force et de pouvoir.

TC : Y aurait-il quelque chose de tragique, ou lié à la déchéance, dans ces objets ?

VO : Plutôt quelque chose liée à l’inutilité car un tambour est un objet inutile, pour un combat en tant que tel.

TC : Oui, il permet de parader ou de préparer la mise au combat, de mettre en action les guerriers plus que de permettre, de manière effective, l’action d’une bataille.

VO : Une mise en route, un entrain.

TC : Tu disais considérer certaines de tes œuvres comme étant de vraies vanités. Mais, qu’est ce qui n’est pas une vanité ?

VO : La science, l’histoire, la philosophie… Des choses virtuelles, non créés par des mains.

TC : Le savoir n’est pas une vanité ?

VO : Non, ce sont les objets qui indiquent le passage du temps. Après il y a des objets qui sont explicitement des vanités…

TC : …comme les sabliers, crânes, bougies ou montres. Des objets qui sont des vanités dans la terminologie de l’histoire de l’art. On peut aussi voir le monde comme ne produisant aucune vanité, puisque tout ne serait que vanité, que représentation du temps qui passe.

VO :
J’aime créer un objet en sachant qu’il sera un jour perdu.

TC : Il y a une ambigüité dans les vanités car les artistes qui utilisent ce répertoire de formes les produisent avec des matériaux qui insistent sur leurs qualités pérennes maximalisant leurs durées dans le temps.

VO : C’est vrai. De mon côté je trouve plus émouvant une paire de chaussures qu’un crâne. Pourtant l’un comme l’autre évoquent le passage du temps. Mon but n’est pas de faire des vanités de façon mécanique, mais l’un des langages que j’utilise est celui de la vanité et en effet mes objets se trouvent dans ce champ là. Encore une fois, j’aime dans une vanité son inutilité.

TC : Comment maîtrises-tu la surenchère ?

VO : C’est intuitif et plastique. Cela se dose au moment de la création de la pièce elle-même. Le spectaculaire n'est pas forcément grand ou gros.

TC : Pour revenir à la nostalgie, il est compliqué de se référer au passé sans tomber dans le sentimentalo-nostalogique, qui n’a rien à voir avec la dynamique que peut être la nostalgie. A ce propos, Fassbinder fait dire à Elvira dans L'année des treize lunes : « C'est une vieille histoire, le vin rouge, le pain et le fromage. C'est presque sentimental, même... Mais que serait la vie sans nostalgie, pas vrai ? Plutôt triste. »

VO : Oui en effet, c’est vrai. De mon côté je n’aime pas utiliser des images vieillottes, l’idée qu’un objet aurait l’air vieux ne m’intéresse pas. La nostalgie, c’est récupérer des souvenirs. La nostalgie n’a pas, pour moi, une valeur négative, au contraire.

TC : Tu dis que ton fini est approximatif.

VO : L’idée de vite faire est plus importante que celle de mal faire. Disons que, par exemple, pour produire une pièce il faille un mois pour arriver à une sorte de perfection maximale, à 100% ; je décide alors de m’arrêter mi-chemin, à 75%.

TC : Y a-t-il l’idée d’échec volontaire ?

VO : Non, sauf pour les gâteaux qui s’écroulent (Petits gâteaux, 2007). Où se situe l’échec puisque j’ai réussi à faire des gâteaux qui ont l’air ratés ?

TC : C’est plutôt l’idée de faillite.

VO : Oui, tout à fait. J’aime ne pas cacher la qualité low-tech des objets que je produis.

TC : Peux-tu parler de ta série de photographies d’aquariums, Je ne peux pas faire de miracle, débutée en 2007.

VO : Ce sont des natures mortes. J’immerge des fleurs, des fruits, des éléments végétaux qui vont pourrir dans l’eau d’un aquarium. Ensuite j’attends quelques heures, ou quelques jours, pour photographier cette scène. Ici encore, je m’inspire de la tradition de la peinture de vanités. Ce sont des photographies très sombres avec un cadre tout aussi sombre permettant à ces photographies d’avoir une qualité d’objet. C’est une vision onirique d’un paysage qui n’existe pas.

TC : Cela m’évoque la scène de fin de Bleu de Krzysztof Kielowski, où le spectateur voit, à travers les vitres d’un aquarium, Julie faire l’amour à Olivier, leurs corps collés contre les parois de verre. Ce monde englouti, qui nous sépare de ce couple, pourrait évoquer le passé douloureux que Julie porte en elle, ou, comme le dit Slavoj Zizek, une « suspension magique des limitations spatiales et temporelles, un flottement en liberté dans un espace fantasmatique ». Tes photographies illustreraient-elles cette idée : celle de ne pas remuer ces mondes engloutis pour ne pas rendre l’eau (la situation) encore plus trouble ou cauchemardesque ?

VO : Absolument. Il y a une énorme fragilité dans les éléments qui constituent ces compositions. Ces objets appartiennent à un monde parallèle, un monde englouti, en effet, avec tout son vocabulaire.

TC : Fragile, inquiétant, dérangeant. Pourrais-tu évoquer la part sexuelle de tes objets ?

VO : C’est inhérent à tout objet. En français nous donnons un genre masculin ou féminin aux objets. J’aime plus l’idée de genre, de développement et construction de la sexualisation. Les tambours sont des objets liés au masculin, et évoque le féminin par leurs décorations, leurs atours. Je ne décide pas sciemment d’utiliser un objet de type masculin ou féminin.

TC : En somme, tu ne viens pas puiser dans un répertoire d’images et d’objets qui auraient un caractère libidinal, à l’inverse de Jeff Koons qui lui s’en réclame.

VO : Non. Mais, en même temps, je suis content quand je trouve un objet qui évoque cela ! Le fait de lire le tambour comme étant un objet de virilité m’a donné encore plus envie de travailler avec lui. On a pu dire que mon travail était féminin, mais cela dépend simplement de la manière dont les gens lisent notre réalité.

TC : Revenons aux notions de format : Newman disait qu'il faisait de grands formats pour renforcer leurs caractères intimes.

VO : C’est juste. La déformation par la taille de mes objets ne se fait pas au hasard. Par exemple, mon arche de Noé (Après le déluge, 2005) est comme une simple coquille de noix comparée à ce que devrait être une vraie arche de Noé, mais dans un espace d’exposition, la physicalité de cette arche reste très présente, telle une grosse masse noire.

TC : Es-tu plus attiré par le faux que par le vrai ?

VO : C’est difficile à dire, car cela dépend principalement de l’objet regardé.

TC : Claude Lévêque dit qu’il souhaite évoquer la puissance de l’imaginaire et du sensible.

VO : Je me sens proche de cela. Je suis plus du côté de la poésie que de l’art conceptuel ou minimal.

TC : Tes objets évoquent-ils une aliénation ?

VO : Pas pour l’instant, mais c’est une dimension vers laquelle je tends.

http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-apres-moi-le-deluge-2005.jpg
Vincent Olinet
Apres moi le deluge, 2005
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-petits-gateaux-charlotte-aux-groseilles-cassis-maquereaux-2007.jpg
Vincent Olinet
Petits gateaux, 2007
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-rhythm-is-my-only-companion-2009.jpg
Vincent Olinet
Rhythm is my only companion, 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-ma-fete-foraine-2004.jpg
Vincent Olinet
Ma fete foraine, 2004
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-je-ne-peux-pas-faire-de-miracle-7-2010.jpg
Vincent Olinet
Je ne peux pas... 7, 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/100_vincent-olinet-je-ne-peux-pas-faire-de-miracle-11-2010.jpg
Vincent Olinet
Je ne peux pas... 11, 2010