Wilfrid Almendra
Archistorm - N°51, November/December 2011
Unabridged version

Timothée Chaillou :
Dans le champ de l’architecture, quelles sont tes sources d'inspirations ? Est-ce davantage, l'enveloppe des architectures qui t'intéresse, sa construction effective, son projet encore à l’état de maquette ou un lien plus étroit avec le social ?

Wilfrid Almendra :
Mes sources d’inspiration ne se réduisent pas seulement à celle de l’architecture, et cela même si elle a une importance certaine dans ma production. Je dirais plus globalement que ce qui m’inspire c’est avant tout l’action de l’homme sur son environnement, comment il le pense et le fabrique, le standardise et le consomme et de quelle façon il s’en accommode et s’y adapte.

TC : Pourrais-tu nous expliquer l'origine de ta série Killed in action (Case Study Houses), et son développement formel ?

WA : Comme pas mal de monde, j’avais déjà vu à plusieurs reprises des reproductions de quelques maisons devenues par la suite emblématiques de ce projet, comme la maison de Pierre Koenig, la Stahl House qui surplombe Hollywood ou encore les réalisations de Charles et Ray Eames. Bien après, je suis tombé sur un ouvrage complet relatant le programme moderniste et iconique initié par John Entenza - auteur qui fut également rédacteur en chef de la revue Arts&Architecture - aux États-Unis à partir de 1945, intitulé Case Study Houses. J’ai alors pris conscience de l’impact et de l’influence que ce programme a eue sur l’histoire de l’architecture et plus particulièrement sur l’habitat individuel. Ce programme des Case Study Houses s’est étalé en deux volets, depuis la fin de la guerre à 1966. Son but était de faire face à la crise du logement d’après guerre aux États-Unis. De nombreux architectes, devenus depuis très célèbres, tels que Richard Neutra, Pierre Koenig ou encore Charles et Ray Eames, y ont participé, ayant pour seul cahier des charges de fabriquer des maisons modernes à bas prix, reproductibles et fonctionnelles. Sur les trente-sept projets qui ont étés proposés, seulement vingt-six ont été réalisés.
Pour cette série de Killed in action, je me suis intéressé plus particulièrement aux projets non construits auxquels j'ai fait correspondre un bas-relief. Pour chacune de ces œuvres, l’idée n’était pas de réaliser des maquettes fidèles au projet d’origine mais plutôt des sortes de reconstitutions "archéologiques" en ce qu'elles sont basées sur des hypothèses et des choix plastiques contingents. Tout en restant le plus proche possible des plans de masse ainsi que des matériaux et techniques qui étaient prévus pour leur mise en œuvre, j'ai voulu me dégager d’une représentation trop fidèle et descriptive du projet afin d'en proposer une autre lecture beaucoup plus abstraite. Interprétant et extrapolant autour des rares documents que j’ai pu trouver (dessins, plan, descriptions évasives), j’ai composé ces pièces comme des tableaux en utilisant une gamme de matériaux très variés provenant d’univers différents. Certains, comme le Placoplatre, la mousse expansive, la tôle ondulée, ont une origine industrielle et standardisée. D’autres sont chargés d’une histoire individuelle, récupérés notamment dans des déchèteries ou des maisons abandonnées.
Dans ces compositions, j’ai aussi effectué quelques modifications, ajoutant aux maisons des éléments de type garages, terrasses, murs, dallages, autant d’indices parlant, à leur façon, du temps, de la transformation et de la mutation d’un environnement selon les désirs et les besoins de leurs habitants. Killed in action parle d’un projet utopique du modernisme et ce que je voulais mettre en avant c’était l’idée de leur devenir. Si ces villas avaient été construites, que seraient-elles devenues aujourd’hui ? Peut-être que le toit plat d’origine se serait transformé en un "deux pentes" recouvert de tuile style roman ! Et quant à la façade anciennement colorée, aurait-elle était tapissée d’un joli crépi beige ?

TC : Le crépi est un matériau rugueux dont la sensation de sa propre matière est visuellement manifeste. Serait-il la métaphore de l’âpre, du nuisible ?

WA : Le crépi symbolise l’habitation populaire, le quartier pavillonnaire, et a connu un boum dans les années 80. D’un point de vue plastique, en effet, c’est un matériau très sculptural, comme géologique, qui participe de la brutalité dont je parlais précédemment. Mais je crois qu’il s’agit avant tout d’un matériau auprès duquel j’ai vécu, grandi. Le devenir passe ici non par l'assemblement d'éléments passés (d'après-guerre) et présents mais bien par un témoignage personnel où mon devenir et celui d'un matériau s'interpénètrent.

TC : On lit que tu serais intéressé par une « esthétique pavillonnaire », par son mauvais goût et son artificialité. Tout d’abord une telle esthétique reste à définir, ensuite elle n’est pas similaire d’un pays à un autre, d’une région à une autre. Pourrais-tu préciser ce goût que tu as pour cette esthétique ?

WA :
Je pense que cette esthétique est liée à des catégories comme la standardisation, la sérialité, la contradiction, illustrée par exemple par le désir paradoxal de vouloir vivre à la campagne, tout en la détruisant pour y produire de la ville. C’est dans ces endroits où, à première vue, il n’y a rien à voir, qu’au contraire on comprend notre société. C’est pour cela que je m’y intéresse. Ces derniers temps, j’ai eu l’occasion de voyager en Europe, au Moyen-Orient ainsi qu’en Asie et j’ai été très étonné de retrouver des maisons et des organisations urbaines identiques à tout point de vue aux nôtres, de voir à quel point la standardisation et l’homogénéisation de ces espaces prenaient un caractère universel.

TC : Comment faire avec les traces et indices d'une forme de vulgarité ?

WA : Je n’ai pas véritablement de réponse à cette question. Qu’est ce qui et vulgaire et qu’est ce qui ne l’ai pas ? Je pense que la notion de vulgarité reste complètement subjective et qu’il n’en n’existe aucune échelle de mesure, chacun a la sienne et doit faire avec.

http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendraconcrete-gardens-cherubonglobe.jpg
Wilfrid Almendra
Concrete Gardens..., 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendrakilled-in-actionkia-csh-272.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action..., 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-killed-in-actionkia-csh-19-don-knorr.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action (CSH #19), 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendrakilled-in-actionkia-csh-5-whitney-r.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action (CSH #5), 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendrakilled-in-actionkia-csh-12-whitney-r.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action (CSH #12), 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendrakilled-in-actionkia-csh-4-greenbelt-house-ralph-rapson2009.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action (CSH #4), 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-killed-in-actionkia-csh-24-quincy-jones-and-frederick-e.jpg
Wilfrid Almendra
Killed in Action (CSH #24), 2007
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendraconcrete-gardens-amazon2010.jpg
Wilfrid Almendra
Concrete Gardens (Amazon), 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-grand-opus-2009.jpg
Wilfrid Almendra
Grand Opus, 2009
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendranum-doce-balanco-caminho-do-mar1jpg.jpg
Wilfrid Almendra
Num doce balanço caminho..., 2007
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-whilewaitingfortherevolution2010.jpg
Wilfrid Almendra
Waiting for the Revolution, 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-whilewaitingfortherevolution2.jpg
Wilfrid Almendra
Waiting for the Revolution 2, 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-concrete-gardens-cherubin2010.jpg
Wilfrid Almendra
Concrete Gardens (Cherubin), 2010
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-basement-transcendant-2011.jpg
Wilfrid Almendra
Basement (Transcendant), 2011
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-basement-concerto-2011.jpg
Wilfrid Almendra
Basement (Concerto), 2011
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra--vlz-310-2005.jpg
Wilfrid Almendra
VLZ310, 2005
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-good-bye-sunny-dreams2006.jpg
Wilfrid Almendra
Goodbye Sunny Dreams, 2006
http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/150_almendra-castello-on-the-block-2007.jpg
Wilfrid Almendra
Castello on the Block, 2007