Xavier Veilhan
Intersection - N°2, 2008
Unabridged version

ENGLISH VERSION

Timothée Chaillou: You have developed several kinds of vehicles (Vélos (2000), Ford T Model (1997-1999)). Could you talk about the attraction you have for these objects, their mechanisms and their mobility?

Xavier Veilhan: The reality is that of movement. It is a fundamental to modern physics. Moreover, means of transportation have always fascinated me as possibilities of freedom, and in the elegance of their solutions. An object with wheels is always beautiful, and a nice bike is worth any sculpture.

TC: In your pictures, we sometimes see mechanics, builders, and architects. What is the representation of the manufacturing process of any object you're interested in?

XV: I consider myself a builder. I'm attracted to the trades that generate objects and I think these things are indicative of the men who build them. I am as interested in the primary function as the imprint of desire and the need for men to leave them.

TC: When you create faceted sculptures, they do not appear to us still, but moving. As if the faceting made them mobile, like kinetics: both a being born and form an image from an animated background.

XV: It is also in connection with a dynamic vision of reality. The process of making statues erases the details and focuses on posture, other elements on which the identification of a person - like size, colour, and texture of the body, or clothing, etc. - are set aside. By giving less, we have more to perceive. This perception of static form, as it is presented however, evokes movement - like facets lead to volume.

TC: Could you tell us about Furtivo (film, 2007)?

XV: It's a film that borrows from various formats - such as commercials, music videos, action movie, and indie films. It is free search, visual beauty, and sound from beautiful objects - radicals and iconic. The design of one boat - stealth, black, carbon. The Lingotto and the Fiat factory, crowned by its test track, architectural manifesto of industrial production. This film is born in my fascination for readymade, the ultimate objects; for the evolution of technology that leads to leisure and pleasure. Here, the stealth is the object of desire.

TC: Are pictures already close to a memory ?

XV: What the art creates in the viewer is mental images: I try to produce objects that are potential carriers in this mental space, and unique to each.

TC: What about acceleration and speed?

XV: If you are interested in space, there is no fixed reference point inside of it. You only observe the objects, which will connect to each other. What interests me is using this momentum, the constant renewal of combinations. I stand facing such movements and try to create energy. It makes sense to practice with a car when it is not moving, and much harder when it works. Capturing the energy of a form to improve its creation. I feel like being in a dynamic space where I can start a movement. You must be dynamic to create something. Speed is an essential part of everything I love. I like crossing things over for a better view, rather than watching them without moving.

TC: You love the energy that is deployed on a stage, you have a taste for the impact, the immediacy.

XV: The love of the show, is an assumption. It is done even better when you do not believe entirely. It is a history of plume, distance, without condescension. It is by using images already in existence to fit an existing single story in the collective imagination. I research the impact through my objects. The object eliminates what is heavy in human relationships, it is transitional. I work with certain kinds of objects, because they are a physical connection among human beings, they have a history. That's what we offer you when you get back from traveling. Objects are summarized.

TC: Godard said that he had better leave a cliché then to get there.

XV: The clichés are like roads. They speed up things and use shortcuts. They belong to everyone. I like to create images that are already present as they form a memory.

TC: Man Ray said : "There is no progress in art, nor in the flirt". You work with the tools of your time that can appear for some very elaborate.

XV: All artists have always done that. There is a moment where you find a match, a common dynamic between that time and the work of the artist. What is amusing is that we live in an age where technological research is extremely advanced, but we drive cars that are primitive. The same goes for access to an image, while everything flows, so the fact is that we cannot know where it comes from and where it goes. Chaos. For example my objects are both virtual and digital, they are the formalization of of an idea in a precise time. They are becoming more sophisticated and therefore increasingly more virtual.

TC: Are such images about confidence and trust?

XV: I hope. I try to disseminate ideas of generosity, strength, lightness, willingness and without obstruction.

VERSION FRANÇAISE

Timothée Chaillou : Tu as conçu plusieurs sortes de véhicules. Peux-tu nous parler de ton attraction pour ces objets, leurs mécanismes, leurs mobilités. Qu’est ce qui te séduit en eux ?

Xavier Veilhan : La réalité n’est que mouvement : c’est une donnée fondamentale de la physique contemporaine. Par ailleurs, les moyens de transport m’ont toujours fasciné comme des possibilités de liberté, et par l’élégance des solutions qu’ils proposent. Un objet avec des roues est forcément beau, et un beau vélo vaut toutes les sculptures.

TC : Dans tes images, on voit parfois des mécaniciens, des constructeurs, des architectes. En quoi la représentation du processus de fabrication d’un objet t’intéresse t-il ?

XV : Je me considère comme un constructeur. Je suis attiré par les métiers qui génèrent des objets et je crois que ces choses sont révélatrices des hommes qui les construisent. Je m’intéresse autant à la fonction première qu’à l’empreinte du désir et du besoin que les hommes y laissent.

TC : Lorsque tu crées des sculptures facettisées, elles ne nous apparaissent pas immobiles mais « gestuelles ». Comme si la facettisation rendait mobile, proche du cinétisme : une forme naissant et une image issue d’un contexte animé (les images de synthèse). Qu’en penses-tu ?

XV : C’est aussi en relation avec une vision dynamique du réel. Le processus de réalisation des statues efface les détails et se concentre sur la posture, les autres éléments sur lesquels l’identification d’une personne se fait (taille, couleur et texture du corps ou des vêtements, etc…) sont mis de côté. En donnant moins à voir, on donne plus à percevoir. Cette perception de la forme figée, telle qu’elle est donnée, évoque néanmoins le mouvement ; comme les plans de facettes mènent au volume.

TC : Furtivo. Peux-tu nous parler de Furtivo ?

XV : Furtivoest une étape importante dans le développement de mon travail: c’est un film de 30 minutes, tourné dans la baie de Gênes, au Lingotto à Turin, et en studio à Paris. La musique est de Sébastien Tellier. C’est un film qui emprunte différents formats : film publicitaire, clip, film d’action, film d’artiste… C’est une recherche gratuite, et assumée, de beauté visuelle et sonore à partir d’objets magnifiques, radicaux et emblématiques : le bateau monotype Stealth en carbone noir, le Lingotto et l’usine Fiat, couronnée de sa piste d’essai, manifeste architectural de la production industrielle.

TC : Dans Furtivo, tu utilises le bateau d’Agnelli, des Fiat 500... Quel est ton rapport avec cette firme, cette famille ?

XV : J’ai pris un malin plaisir à inverser les propositions habituelles, celles de la publicité par exemple. J’ai utilisé les différents éléments liés à Fiat, ils ont une cohérence qui traverse des domaines éloignés : production de masse et objet unique, histoire et actualité, ancrage local et universalité, saga familiale et nationale.

TC : Tu dis t’intéresser « aux images déjà proches d’un souvenir ».

XV : L’art génère chez le spectateur des images mentales : je tente de produire des objets potentiellement porteurs de cet espace mental, propre à chacun.

TC : Qu’est ce qui t’intéresse et t’attire dans l’esthétique d’une voiture ? A quoi es-tu le plus attentif ?

XV : J’adore les voitures : je roule en Audi A6 break, mais je peste de ne pas pouvoir rouler dans un véhicule hybride (l’option Prius n’est pas envisageable). La voiture est un espace extérieur et intérieur, au croisement du privé et du public, du mobilier et du mobile.

TC : Exploites-tu des notions comme l’accélération, la vitesse, la performance, le tunning ?

XV : La vitesse est une composante essentielle de tout ce que j’aime. J’aime traverser les choses pour mieux les voir, plutôt que de les regarder sans bouger.

TC :T’intéresses-tu aux espaces de présentation de voitures dans les salons ou expositions ? Au podium, au défilé ?

XV : J’aime bien les salons de l’auto, les expositions universelles et tous les “display” possibles : ce sont des espaces métaphoriques, que l’on retrouve souvent dans les environnements que je crée, quelque soit la technique utilisée.

TC : Et la mobilité ?

XV : Lorsque tu t’intéresses à l’espace, il n’y a pas de point de référence fixe à l’intérieur de celui-ci. Tu n’observes que des objets qui vont se relier les uns par rapports aux autres. Ce qui m’intéresse, c’est utiliser cette dynamique, le renouvellement incessant des combinaisons. Je me positionne face à ces mouvements et j’essaye de créer des énergies. Il est logique que faire une manœuvre avec une voiture lorsqu’elle n’avance pas est beaucoup plus difficile que lorsqu’elle fonctionne. Capter les énergies pour une forme d’amélioration d’une création. J’ai l’impression d’être dans un espace dynamique, où je ne peux initier un mouvement que si j’en suis un. Il faut être une dynamique pour créer quelque chose.

TC : Godard disait qu’il fallait mieux partir d'un cliché que d'y arriver.

XV : Les clichés sont comme des routes. Ils accélèrent les choses. Les clichés servent de raccourcis. Ils appartiennent à tout le monde.

TC : Parlez nous du projet Furtivo.

XV : Cela vient de ma fascination pour les ready-made, ces objets ultimes. Ici, c’est un bateau tout noir, à voile qui appartenait à Agnelli : le Stealth. Ce bateau représente le désir d’un homme, un choix radical. Ce qui m’a intéressé, c’est la relation entre des objets créés en série et cet objet unique qu’est Stealth. C’est un monotype. C’est du désir fait objet. Ce qui m’intéressait aussi, c’est l’évolution de la technologie qui mène vers le loisir, le plaisir. Et être artiste, c’est aussi pouvoir aller sur le bateau du patron (rires). Puis j’ai écrit un scénario, et j’en ai parlé à Sébastien …

TC : Xavier, parle nous de la narration dans Furtivo.

XV : Elle est difficilement maîtrisée (rires). Dans mon travail comme dans celui de Sébastien, le rapport à la chronologie est plus de l’ordre du flash. J’avais des images, des dessins que j’ai ensuite reliés. A travers eux j’ai créé une histoire. Ce que j’aime dans les expériences visuelles, c’est ce que tu en racontes après, et surtout la différence entre ton récit et ce que tu as réellement vu. Lorsque l’on parle d’un film c’est son expérience personnelle que l’on dit, ce n’est jamais le film par essence. J’aime donner des images qui soient déjà présentes comme la formalisation d’un souvenir. Pour la préparation de Furtivo, j’ai regardé beaucoup de films comme si je devais les faire.

TC :« Il n’y a pas de progrès en art, pas plus que dans le flirt » disait Man Ray. Mais en même temps, Xavier, tu travailles avec les outils de ton époque qui peuvent apparaître très élaborés …

XV :Tous les artistes ont toujours fait ça. Il y a un moment où il faut une concordance, une dynamique commune entre l’époque et le travail de l’artiste. Ce qui est amusant, c’est que nous vivons dans une époque où les recherches technologiques sont extrêmement avancées, mais nous roulons avec des voitures archaïques. C’est pareil pour l’accès à l’image, tout circule, tellement d’ailleurs que l’on ne peut plus savoir d’où cela vient et où cela va. Un chaos. Par exemple mes objets sont à la fois virtuels et numériques, ils sont la formalisation d’une idée dans une époque précise. Ils sont de plus en plus élaborés, et donc de plus en plus virtuels.

TC : Xavier est ce que tes images sont des images de confiance ?

XV : Je l’espère. J’essaye de diffuser des notions de générosité, de solidité, avec une certaine volonté de légèreté sans encombrement. Ce que j’aime dans mes collaborations avec Sébastien, c’est que tous les deux nous apportons notre solidité pour créer un projet commun. A la fin, une fois que le dispositif a disparu, il ne reste qu’un élément léger … un film.

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Xavier Veilhan
Le mobile, 2005
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Xaiver Veilhan
La Ford T, 1999
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Xavier Veilhan
Les vélos, 2000
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Xavier Veilhan
Sculptures Automatiques, 2006
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Xavier Veilhan
Richard Rogers, 2009