Koenraad Dedobbeleer
Hart - N°107, february 2013
Unabridged version

Timothée Chaillou : Pour votre exposition "Workmanship of Certainty", comment avez-vous travaillé l’agencement des œuvres et leurs échelles en fonctions de l’espace du CREDAC ?

Koenraad Dedobbeleer : Chaque lieu dicte des décisions à prendre en fonction de ses contraintes physiques. Certaines pièces se portent mieux en relation avec certaines autres ou d'autres se comportent « mal » dans un contexte particulier. Par rapport à l'échelle de certaines pièces, elles exigent un certain espace qui est non défini – un espace qu'il faut définir à chaque fois que la pièce est montrée. L'œuvre présentée à l'extérieur des espaces d'exposition du CREDAC – c'est-à-dire les sculptures en métal situées sur l'entre deux de la voix publique et le jardin semi-publique de la manufacture des œillets – est tout simplement trop grande pour rentrer dans les salles d'exposition.

TC : Qu’en est-il de la composition chromatique de l’ensemble de votre exposition ?

KD : Il y a un intérêt pour la couleur, certes. Mais il n'est pas picturale, ni recherché consciemment. Les couleurs sont souvent présentes dans l'environnement. Ce sont des « choses » que j’utilise comme je pourrais le faire en trouvant du mobilier ou des objets quotidiens. Je n'ai pas une palette comme celui d'un peintre : la palette est le sujet d'une recherche nécessaire. Ma recherche est beaucoup plus « sociologique » : je vois la couleur, je ne la crée pas. Par exemple, les faubourgs parisiens ont une palette particulière : des couleurs de nuances pastelles avec des variations de grisailles. L'emploi de couleurs dans mes pièces est basé sur de telles découvertes.

TC : La circulation du visiteur va-t-elle créer un parcours narratif dans l’exposition ?

KD : Le visiteur crée probablement sa propre narration en visitant l'exposition. Même les parcours les plus dirigistes ne pourraient jamais obliger de « lire » ou de « comprendre » le sens d'une exposition. Le sens est une chose qui échappe en permanence – surtout à celui qui voudrait en produire trop. La lecture et la narration sont la responsabilité du visiteur lui-même.

TC : Y a-t-il des « scènes » qui s'organisent ?

KD : Oui, c'est indéniable. Certaines installations sont des mises en scène assez théâtrales. A tel point que des endroits précis dans l'exposition sont presque comme des petits décors – des tableaux quasi-vivants. Ainsi, la totalité de l’exposition est comme une sorte de « spectacle », où le spectateur est à la fois acteur et créateur.

TC : Que reste-t-il du « domestique », à la fois dans la combinaison de vos œuvres et dans les œuvres elles-mêmes ?

KD : Les objets quotidiens nous sont connus, nous sont proches. Nous partageons notre espace de vie ou de travail avec eux. En général ces objets sont dociles. Nous avons « domestiqué » les choses, et leur nature antérieure est questionnable. Mon intérêt pour le « domestique » parle surtout de cette problématique.

TC : Présentées dans des espaces d’expositions, imaginez-vous vos œuvres comme étant « naturalisées » ?

KD : Pas du tout. Si nous considérons les choses comme étant une « force » en elles-mêmes, elles existent dans n'importe quelles circonstances. Notre impression des choses est par contre fortement influencée par le contexte dans lequel nous les apercevons.

TC : Même si le faux est l'une des mutations du vrai, êtes-vous plus attiré par le faux que par le vrai ?

KD : Le vrai est surement vrai dans un contexte bien défini, la définition de ce contexte m'intéresse.

TC : « J'ai toujours été plus intéressé par l'objet que par l'illusion de l'objet », disait Robert Grosvenor.

KD : Tout objet est porteur d'illusions et sans doute aussi d'allusions pour le spectateur, aussi bien que pour le créateur. L'aspect « factuel » d'un objet m'est plus proche que son aspect illusionniste, mais cela ne nie pas que l'illusion en fait partie.

TC : Etes-vous intéressé par le faux-vieux faisant « authentique », par la « pseudo authenticité » et les décors à caractère « naturel » ?

KD : Oui, c’est évident. Tout objet authentique est une simple construction et l’authentique est plus authentique quand il nous est présenté de manière « naturelle ».

TC : Souvent massives, faites de matériaux lourds, vos sculptures insistent sur l’idée de gravitation. Est-ce une forme de domination de l’espace, une accaparation territoriale appuyée ?

KD : Même si les sculptures prennent leur place dans l'espace, je n'ai – avec leur placement – pas l'intention de dominer l'espace. L'appréciation de l'espace est différente à cause de la présence d'une sculpture. Mais ma sculpture n'a jamais une « place » définitive et dans ce sens ne domine pas un espace. La sculpture en soi n'est pas non plus définitive, car à chaque fois qu'elle voit le jour elle est mise en espace différemment ; changeant sa présence et sa lecture, aussi microscopique que peuvent sembler être les différences. Le jeu de balance ou la lévitation des choses est pour moi une tentative d’échapper à un territorialisme trop facilement pratiqué par le sculpteur qui voudrait dominer un espace donné.

TC : Vis-à-vis de votre pratique que pensez-vous de cela : « Quel qu’en soit le sens : ce ne sont pas les choses, c’est la place des choses qui compte. » (Roland Barthes) « Ce ne sont pas les choses qui sont importantes, mais les relations. » (Georges Braque)

KD : Leurs deux visons paradoxales sont vraies, réelles et valables, autant pour Barthes, Braque que pour moi.

TC : Que pensez-vous de la parabole de Reyner Banham sur l’origine de l’habitat : « Des hommes trouvent un tas de bois, soit ils s’en servent pour se construire un toit, soit ils font un feu pour se réchauffer. Deux approches antagonistes de l’architecture. »

KD : Soit l'homme utilise un certain nombre de bûches du tas de bois pour construire un toit qui lui permet, par la suite, de devoir trouver moins de bois pour se chauffer. Ou il trouve un bois spécifique qui lui sert à construire, et qui n'est pas le même bois qui lui sert à chauffer.

TC : Monica Bonvicini rappelle que l’« on a tous besoin d’un toit au-dessus de la tête. Il y a quelque chose de basique dans l’architecture qui parfois me fait défaut dans l’art. (…) Le mur, la structure la plus élémentaire de l’architecture était tout pour moi. »

KD : Le mur fait partie des choses, mais l'espace qu'il définit par sa présence me préoccupe encore plus.

TC : Est-ce que la tension qui s'installe entre ce qui est fait main et ce qui est readymade vous intéresse ?

KD : Le « façonnage » des choses est pour moi d’un grand intérêt et restera probablement un champ de recherche permanent.

TC : Aimez-vous combiner des éléments antinomiques ?

KD : Pas forcement, pourtant le paradoxe est quelque chose qui m’est proche. La réversibilité potentielle des lois physiques est tout à fait pensable. Ce serait le mystère absolu si toutes les lois étaient réversibles (la particule en antiparticule et la matière en antimatière).

TC : Y a-t-il quelque chose de tragi-comique dans vos assemblages de matériaux disparates ?

KD : Si vous le dites, c’est sans doute le cas.

TC : Pensez-vous, comme Heimo Zobernig, que « le style est une nécessité existentielle, la seule et unique nécessité qui subsiste encore. J’entends par là le fait d’être reconnaissable, de pouvoir être identifié : la répétition, la redondance, qui me permettent d’être compréhensible, de posséder un langage. »

KD : Dans la logique que Zobernig semble développer – celle d’un produit bien déterminé –, je pense qu’il a tout à fait raison. La répétition est ennuyeuse s’il s'agit d’un « style ». Quant au processus d'expérimentation où l’on refait le même acte entrainant un (possible) résultat légèrement différent, c’est une autre sorte de répétition. Le vaste monde créé par une succession de « déplacements » me semble riche et attirant. Or, je n'ai pas (encore) la patience d'investiguer ce champs. En revanche ne pas vouloir avoir de style est probablement le signe d’un style. Je ne veux pas ne pas avoir de style. Le style ne me préoccupe simplement pas et pourtant certaines de mes œuvres sont probablement effectuées dans « une même vague ».

TC : Dans votre exposition, tout se passe comme si nous nous trouvions en présence d’objets et de dispositifs appartenant à une tribu dont nous échapperaient complètement les rites, les systèmes sensoriels et systèmes de croyances. Produisez-vous des simulacres d’objets fonctionnels, des travestis, des trompe-l’œil ?

KD : L'objet n'est pas le double de l'objet, ni l’objet de ses fantasmes ou de ses hallucinations, ni son miroir ou sa réflexion. L’objet existe par sa propre stratégie. L’objet est en règle un impénétrable sujet, non pas parce qu'il est un insondable mystère mais parce qu'il est infiniment ironique.

TC : Pensez-vous produire un art brut, non pas naïf, mais élémentaire ?

KD : Le façonnage est pour moi une chose élémentaire, une recherche primordiale. Si les objets semblent élémentaires, alors tant mieux.

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