Claude Lévêque - Le grand sommeil
MAC/VAL, Vitry
Verso - N°43, October 2006

« Je regarde le monde, je m’en extrais, mais je ne le comprends pas. » Christian Rizzo

« Sous le gaz cru, j’allais à l’heure où l’enfant dort. Des spectres maquillés traînaient leur jupon sale, les cafés se vidaient, un bal, par intervalle, m’envoyait un poignant et sautillant accord. » Jules Laforgue, Stupeur

Une cellule noire pour une vision blanche. 4 rangées de 9 lits de collectivités sont alignés, renversés et en suspension dans l’espace. Dans leur simple appareil ils ne sont qu’armatures. Il n’y a plus de sol pour les reposer et leur inclinaison les met sur le départ – vers un doute, des souvenirs. A-pesanteur du collectif. En bas à nos pieds, dans un parcours sinueux qui nous fait vivre l’espace, des hublots en plexiglas contiennent de nombreuses boules, ils sont des réceptacles et des capteurs d’images. Accrochées sur les montants des lits d’autres boules viennent en référant au passage rapide et empoisonné du temps (évoquant le calcul du boulier, et la rapidité du Pachinko). Des lampes de Wood activent cette installation, les lits et les boules étant recouvertes de peinture blanche, ils flottent dans un bain révélateur. Le blanc arrive dans une longue nuit d’occultation. Ce dortoir est mis en orbite, les constellations de perles éblouissent et menacent. Expérience singulière d’émotions antagonistes. Un monde de rêves. Un lieu qui provoque, bouge et agrandit l’imaginaire.

Des lits vides pour une enfance nue. Ces armatures de lit mortuaire ou de début de vie n’ont rien à cacher. Plus de tracas de nuit, plus de monstres sous le lit, plus de pleurs avant de se coucher. Où sont partis ces matelas, oreillers, couettes, draps auxquels on apportait prières, secrets, rires ou sanglots ; eux qui savaient si bien les étouffer. L’accès au lieu du corps est impossible, il a disparu et rien n’en laisse trace. Le visiteur est engourdi, bercé par quelques rythmes en boucle d’une musique asiatique. Voilà que l’on redoute qu’un gardien de nuit face son entrée, ou que le clairon soit sonné. Peut-être sommes-nous arrivés trop tard la bataille a fait rage, les enfants insoumis, on finit d’être sur la défensive, ils sont partis triomphants comme ceux de Zéro de conduite. Peut-être assistons nous à un départ, une métamorphose, une chute en rappel au lit/vaisseau de Little Nemo. La nuit, pendant que vous dormez, je détruis le monde.

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Claude Lévêque
Le grand sommeil, 2006
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Claude Lévêque
Le grand sommeil, 2006