David Altmejd
Magasin, Grenoble
Upstreet - N°76, 2009

Dans un labyrinthe de miroir six géants prennent place. Plus ou moins anthropomorphes, ils sont comme issus d’une mutation des espèces, d’une manipulation génétique. Ce sont des corps en résine recouverts d’ornements artificiels et d’objets naturels. « Ce que j’aime dans le géant, c’est l’impossibilité de s’identifier à son corps parce qu’il est beaucoup trop grand.… », dit David Altmejd. Ces êtres monstrueux sont constitués d’une multitude de miroirs. Ce sont des pastiches de corps, des corps exubérants et morcelés. « J’ai toujours été très attiré par l’art qui renvoie au corps d’une manière fragmentée (…). De telles œuvres sont toujours extrêmement puissantes parce qu’elles nous sont familières en termes d’expérience. En utilisant des morceaux d’un corps de monstre plutôt que ceux d’un corps humain, j’ai pensé que je parviendrais à conserver la force et le pouvoir de l’objet tout en éliminant le côté familier. J’ai senti que c’était une expérience plus intéressante parce que ça devenait à la fois puissant et bizarre. Ça devenait quelque chose d’étranger. » Ses sculptures sont des formes mi-organiques, mi-industrielles : une animalité humanoïde pour une perversion des espèces. Des figures dégénérées, évolutives, comme en permanente mutation, dont la fragmentation de la structure des corps entraîne le mouvement. Des êtres chaotiques qui sont à la fois des « figures humaines à personnalité multiple ou mixte, et aussi des étranges créations composites qui ne peuvent se comparer qu’aux figures animales conçues par l’imagination », comme l’écrivait Freud concernant les figures peuplant nos cauchemars.

Mi-homme mi-animal, ces géants s’arrachent de leurs cages de miroir pour faire corps avec eux. Et ces miroirs permettent l’écho des images, l’atomisation des formes reflétées dans l’infini des ses réflexions. Ces géants deviennent des dédales, des figures-monde remplient de nos propres visages. Des points de fuites démultipliés reflètent ces inquiétants objets pour essayer « d’apercevoir ce qu’on n’est pas supposé voir. » Par les miroirs, ces figures massives sont comme fragilisées, chancelantes. « L’objet recouvert d’un miroir rend ainsi les choses plus transparentes, ce qui crée une contradiction entre la dimension lourde et imposante, et le côté fantomatique et léger du miroir. »« Le miroir sert d’effet organique (…) et m’est venue l’envie de briser les miroirs à coups de marteau, pour recréer l’effet de fragilité des organes. » Comme dans la célèbre scène finale de La Dame de Shangaï d’Orson Welles, tournée dans un palais des glaces, les personnages se tire dessus sans savoir où ils se situent, multipliant les reflets par les débris des miroirs cassés.

David Altmejd aime le pouvoir et la séduction d’un objet, que l’efficacité visuelle marche à son maximum. « Ce que je fais doit être positif et séduisant. Plutôt que de pourrir, les figures que je crée se cristallisent. Cela oriente le sens de mes pièces vers l’idée de la vie plutôt que celle de la mort. » Insolites, séduisantes, ses sculptures sont aussi repoussante, énigmatiques et troublantes comme des organismes modifiés. Des personnages inquiétants de science fiction, robustes mais comme infectés, dégénérés. « Je trouve que le fantastique m’offre plus de liberté que le réalisme en général », dit il en ajoutant qu’il « préfère le pouvoir et l’intensité de l’étrange. »

En utilisant de petits miroirs en forme de cristaux, David Altmejd suggère la permanente transformation de toute matière minérale et organique. Il dit essayer de « trouver des moyens de rendre (ses) sculptures vivantes, pour leur injecter une énergie poétique, qui font référence à la nature », et que « la sculpture soit vue et comprise comme un organisme, comme un corps. » Une nature dionysiaque, pleine d’excès. Les sculptures de David Altmejd sont comme des êtres accidentés nés d’une catastrophe écologie, d’un bouleversement climatique. Des personnages éclatants et cruels, pris dans leur processus de transformation, débordant de leur propre corps par excès et libération énergétique. « Je suis intéressé dans l’énergie reliée à la transformation et cette métamorphose entre humain et animal est très intense et génère quantité d’énergie. »

Ces géants sont comme des « corps capables de régénérescence, de renaissance, malgré le fait qu’ils soient mutilés et incomplets, ou plus justement parce qu’ils sont fragmentaires et in progress », note la commissaire Louise Déry. Des géants primitifs, issus des mythes et des peurs archaïques. En transformation continue et tortueuse ils sont à la fois fragiles et tout puissants. « Ce qui m’intéresse, dit David Altmejd, c’est la part de vulnérabilité dans la stature de l’homme. J’aime aller chercher son côté vulnérable. » Comme les zombies et les loups garous, ces monstres restent des « aspirateurs d’énergie ».

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