Edith Dekyndt – Les ondes de Love
MAC’s, Grand-Hornu
L’art même - N°45, 2009

« Il y aura une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. » Marguerite Duras, Écrire

Dans ce paysage d’événements – qu’est l’exposition Les ondes de Love d’Edith Dekyndt au MAC’s - le diamant d’un tourne disque frotte du velours en émettant un son sourd (Grey Song, 1996/2009), une couverture de laine fait entendre le crépitement de l’électricité statique (Static Sound, 2004), un verre se déforme puis explose par sa propre résonance amplifiée (End, 2009), de la poudre de fer bouge continuellement sur une table de verre (Martial 0, 2007), un texte décrit les particules de poussières qui flottent sur nos yeux (Myodésopsies, 2003), un long drapeau noir ondule (Les ondes de Love, 2009), une sculpture de lumière se constitue par des particules en suspension (Discreet Piece, 1997), des sons naturels et humains qui furent envoyés par la sonde Voyager sont ici diffusés (Voyager, 2008), un ballon flotte délicatement dans l’espace (Major Tom, 2009). Cet espace d’exposition est lui-même modifié, altéré, par le résultat du travail d’un radiesthésiste qui analysa vibrations du lieu pour que les néons des salles soient ensuite remplacés par des lampes colorées (Radiesthesic Hall, 2009) ; tandis que dans l’une des salles des ondes sonores sont diffusées, des ondes stationnaires, qui s’additionnent et génèrent des interférences (Waiting Room, 2009). Edith Dekyndt fonde un champ expérimental d’hypothèses sur l’espace, la matière (isolante, conductrice, vaporeuse…), le son (audible/inaudible), le temps, le mouvement avec des moyens et des outils élémentaires. « Je n’invente rien, dit-elle, je ne fais qu’isoler ou bien associer des phénomènes quotidiens. Je tente toujours de dépouiller le plus possible les objets pour qu’ils soient vus dans une sorte de nudité, de manière à laisser seulement apparaître les transformations qu’ils subissent de par leur nature en fonction de l’espace où ils se trouvent. »

« Mon médium, c’est peut-être l’économie de moyens », dit Edith Dekyndt. Par cela, elle s’abstrait de toutes anecdotes spectaculaires. Elle utilise le mineur comme forme adéquate véhiculant une vision singulière du monde ; l’inframince comme outil de préhension du réel. « Ce que je propose, note-t-elle, est absolument simple et cette simplicité doit être dosée à « une certaine température », en dessous et au delà de laquelle, il ne se passe vraiment rien. » Elle offre l’expérience de petites actions, d’actions-peu, car, comme le rappellent Lacaton et Vassal, « le minimum ce n’est pas le moins. » Par des matériaux pauvres, fragiles, périssables, des actions et interventions lo-fi, ténues, elle produit une esthétique de la migration et de la dispersion de données en basse définition dans laquelle elle expose les objets tels qu’ils sont, dans « l’existence fascinante des choses ». Un parti pris des choses.

C’est une forme de poésie, celle de l’instabilité, du fugace, de l’éphémére, qui est moins une échappatoire à la réalité, que son mode d’accès par altération perceptive. Un mode cognitif hasardeux, pour celle qui parle d’une « gestion du hasard. Diriger du hasard, ça demande de suivre tout, c’est très délicat de déléguer cela à quelqu’un, ou alors la personne fait partie elle-même du hasard. » Même lorsqu’elle travaille avec des chercheurs ou des scientifiques, ses œuvres ne deviennent pas l’illustration des résultats de ces enquêtes, mais répondent à des subjectivités et des particularismes incontrôlés, que seul le domaine esthétique peut offrir.

Par sa fascination pour les expérimentations « premières, primaires » de nos lois physiques Edith Dekyndt propose des expériences, à des objets, à des spectateurs, sans que l’on puisse déterminer si c’est à l’un ou à l’autre de produire ces expériences, de s’animer. En effet, certains objets deviennent sujets, ils ne sont pas passifs, ont une puissance d’agir, un mode d’existence hors de leurs fonctions d’usage. Edith Dekyndt organise des conditions d’inventions, d’actions, de découvertes où les choses ont une activité parallèle, hors de ce qu’elles sont supposées faire ou permettre en premier lieu, pour en être déviées. Sa production s’attache à être une forme de concentration, une attention particulière, comme neuve, dirigée vers des expériences basiques, comme s’il fallait nettoyer son regard, pour voir naître une image par inspection de la vision. Elle souhaite éclairer différemment, sous un autre angle, des objet et actions devenues ordinaires et furtifs. Ces objets vivants – qui portent en eux les notions de changement – sont mis en activités et quittent un état de minorité (Kant), un état prédéterminé et automatisé dans lequel ils étaient, pour adopter un comportement inhabituel – mais non pas inapproprié. Cela fonde une pratique des quotidiens – qui sauvent ces objets d’un déficit pour ne pas être de simples images passives de ce qui arrive – pour « apprendre à se laisser instruire par les transformations qu’ils nous proposent », note Vinciane Despret. Ici, des processus culbutent d’autres processus pour attendre l’imprévisible, fondant une vision haptique du défilement et des variations du temps, des modifications, des dégénérescences qu’ils entraînent et provoquent.

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Edith Dekyndt
Les ondes de Love, 2009
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Edith Dekyndt
Radiesthesic hall, 2009
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Edith Dekyndt
Grey song 02, 1996/2009
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Edith Dekyndt
Martial O, 2007