Hans-Peter Feldmann - The Hugo Boss Prize 2010
Guggenheim Museum, New York
art - N°83, 2011

« La vie n'est qu'un champ de foire. Le billet de banque suffit. »
Robert Bresson, Au hasard Balthazar.

Le Hugo Boss Prize 2010 fut décerné à Hans-Peter Feldmann. Un an plus tard HPF décide d’épingler aux murs de la Tower Gallery (au deuxième étage du Guggenheim) le montant de ce prix : 100.000 dollars en petite coupure de billets d’un dollar (une somme qui représente plus de deux ans d’un salaire moyen américain). Des billets usagés, épinglés à l’horizontale. Vue de loin les murs sont d’une teinte verte dégradée - morne et fade. Ces billets sont comme des bardeaux ou du lierre grimpant. Ils matelassent l’espace, le colonise. Vue de près on relève sur eux des traces, des marques, laissées par le temps et par leurs propriétaires temporaires. N’étant pas « propre comme un sou neuf » ces billets évoquent leur circulation, la saleté d’un objet qui passe de mains en mains. Etendu ils se présentent comme si ils séchaient alors qu’ils ne furent ni lavés, ni blanchis. Présent par milliers leur odeur devient capiteuse, forte, écœurante. Ils illustrent la folie, et le caractère obscène, du pouvoir marchand.

Ce prix étant divisé en une même valeur unitaire, le montant global perd alors de sa puissance – penser voler l’ensemble est impossible, ou très fastidieux, et ne voler qu’un billet ne rapporterait rien. De plus, ces billets - en tant qu’illustration et ornement d’un papier - n’ont aucune valeur sinon celle que l’on lui octroie. Alors, est-ce plus de papier orné dont il est question ici ou de valeur marchande ? Du dédain de la richesse ou de fétiches domestiques ? Du dégout pour toutes formes de compétitions ou pour la corruption ? Certainement un peu de tout cela à la fois. Avouons cependant que l’on s’éloigne du domaine poétique, car comme le dit Robert Graves : « There’s no money in poetry, but then there’s no poetry in money either. »
Ce manque du poétique viendrait-il du caractère monumental de ce projet ? De son caractère anecdotique ? L’origine du projet est simple, démonstratif, le résultat frontal et illustratif : « J'ai 70 ans, et j'ai commencé à faire de l'art dans les années 50. A cette époque, il n'y avait pas d'argent dans le monde de l'art. Donc pour moi, 100.000 dollars, c'est vraiment beaucoup. C'est vraiment incroyable, et je voulais montrer la quantité que ça représente. » Cela représente beaucoup certes tout en voulant en mettre plein la vue. Pourtant, un jour HPF dit qu’« au cours des dix ou quinze dernières années, l'art est devenu de plus en plus monumental. C'est, à mes yeux, une forme de maniérisme. L’art essaye d'utiliser la taille pour avoir encore plus d'impact ». En 2003 il avait, avec Shadow Play, déjà créé un environnement total et immersif où dans la pénombre, éclairé par des lampes torches, sur de longue tables et sur des plateaux tournants, des jouets et objets voyaient leur ombres portées sur un mur – on ne quittait pas ici le territoire de l’onirisme. Le projet du Guggenheim insiste, lui aussi, sur l’accaparation d’un projet sur un espace donné, son impossible conversation avec d’autres œuvres : une autorité.

Rappelons quelques projets qu’il serait intéressant de lier à celui d’HPF comme celui de l’exposition L’argent (Plateau – FRAC Ile-de-France, 2008), Pop Life – Art in a material world (Tate Modern, 2009), le livre L’argent (Thames & Hudson, 2005), l’intérieur du McGuire Irish Pub à Pensacola où sont suspendu des billets d’un dollars (dont l’estimation actuelle serait de 550.000 dollars). Et surtout le double projet d’exposition Moneybox (Ferme du Buisson) et Funds Show (Synagogue de Delme) de Gianni Motti : Le montant de la production de ses deux expositions fut exposé en billet d’un dollar dans les espaces d’expositions qui lui étaient octroyés. Les billets étaient en suspension dans l’espace ou accrochés sur des fils. Gianni Motti déclara que ces deux projets eurent lieu en « 2009, en pleine crise financière. L'humeur était sombre. Au lieu d'utiliser l'argent du budget de l'exposition pour produire des œuvres, je l'ai simplement exposée. L'espace d'exposition fut rempli de billets. L'œuvre était le budget lui-même. C’était une vision assez pénible à la limite de la frustration et la vision de l’argent nous renvoyer à cette crise. » Une intention qui n’est pas celle d’HPF, indiquant que son geste est très simple : rendre visible l’argent que l’on a plutôt tendance à cacher, que l’on chéri et dont on rêve en secret. Un lieu commun qui oublie les démonstrations outrancières de certains riches de ce monde. Il y avait quelque chose de plus subtil, de plus humoristique dans le dollar sur lequel il avait affublé Washington d’un nez rouge de clown (One Dollar with red nose, 2009)

Il est finalement amusant de noter qu’aux yeux de son jury HPF est « une influence déterminante sur la génération des jeunes artistes actuels. Son travail est d’une grande vitalité et d’une profonde originalité, ce qui le place parmi les travaux les plus déterminants produits aujourd'hui. » Pourtant HPF a toujours était très ambigu concernant son statut, et il répéta encore récemment : « Je ne suis pas un artiste, je ne fais qu’utiliser des choses. En fait je suis plus un homme d’affaire. Je ne travaille pas à partir de concepts. Je ne sais pas comment et pourquoi j’ai ces idées qui me font créer. Ces idées arrivent par chance, et je travaille avec elles. » Ce qui le rapprocherait de la démarche des artistes conceptuels mais il se défend de cette mise en relation en disant qu’à la différence de ces artistes il n’est pas « à la recherche, ni en quête d’idées. » Il serait alors plus proche de la posture de Gianni Motti lorsque celui dit essayer de créer de l’art en oublier l’art lui-même, sinon il créerait un « art artistique ».
Après l’exposition HPF prendra sa retraite (plusieurs fois annoncée et tout autant repoussée) avec 100.000 dollars en poche : une prime de départ offerte par le monde de l’art et de la mode à un artiste qui n’a jamais voulu en faire partie.

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Hans-Peter Feldmann
Hugo Boss Prize 2010
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Hans-Peter Feldmann
Hugo Boss Prize 2010
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Gianni Motti
Funds Show, 2009
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Gianni Motti
Moneybox, 2009
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McGuire Irish Pub, Pensacola