Neo Rauch - Heilstätten / Michaël Borremans - The Devil’s Dress
David Zwirner, New York
Hart - N°89, December 2011

De façon simultanée la galerie David Zwirner de New York présente les dernières productions de Neo Rauch et de Michaël Borremans. Le premier présente 12 toiles (dont 5 petits formats) et une sculpture ; le second expose 11 toiles (dont 4 petits formats).

On décrit souvent les activités des personnages des peintures de Neo Rauch comme n’ayant aucun but ; que ces individus seraient plongés dans une grande confusion : « les toiles de ce peintre, en réalité, dépeignent toujours une activité fébrile, mais qui ne nous mène jamais à rien », écrit Massimiliano Gioni. Ces personnages accomplissent des tâches qui ne peuvent être nommées. Leurs points d'identification (leurs apparences) sont souvent clairs, reste que leurs activités et leurs relations – entre eux et face à leurs environnements – sont troubles, en idiosyncrasie, se déréalisent. En pointant cette « dérégulation », ceux qui observent ces peintures pensent détenir la véritable source de cette unité de mesure, prétendument neutre, qu'est la « normalité ». Pourtant, pourquoi penser que la peinture devrait délivrer un message clair, et répondre uniquement aux attentes du champ de la « vraisemblance » et de la rationalisation ? A ce propos, Godard remarquait « que plus on est envahi par le doute, plus on s’attache à une ferme lucidité d’esprit avec l’espoir d’éclaircir par la raison ce que le sentiment à rendu trouble et obscur ». Finalement, ces peintures sont tout simplement issues d’une puissante force imaginative.

Les scènes peintes par Neo Rauch ou Michaël Borremans sont faites de réalités représentables (présentes et situables dans notre quotidien) et d’actions incongrues - l’irrationnel s’appuie sur une mémoire commune (lieux, personnages, animaux, objets). Naît alors ce sentiment qu’il n’y a pas de liaisons entre un décor et ses « habitants », comme s’il y avait tromperie - les liaisons deviennent des liaisons d’idées. Faisant unité un style demeure : un côté retro. Et s'il y a des réminiscences d'un passé historique (de l'histoire de la peinture, de l'histoire de l'humanité, etc.), il se doit d’être rendu actuel pour ne pas ressembler aux œuvres ou aux mobiliers que l’on vieillit pour tromper l’œil. L’aspect rétro des peintures de Neo Rauch (le rétro de ses années d’enfances : 1960/70) évoque une forme de nostalgie, seulement si « l'objet propre de la nostalgie n'est pas l'image du passé, mais plutôt le regard même que cette image éblouit - la nostalgie dépend toujours d'un tel tournant réflexif, et ce qui nous fascine réellement en elle, c'est le regard qui se montre encore capable de s'immerger « naïvement » dans l'image éthérée du passé enfui » (Slavoj Zizek). La nostalgie n'est pas nécessairement une image éthérée d'un passé arraché à son contexte historique, ni une transposition dans l'esprit du passé à partir du point de vue d'un regard neutre, extérieur. Il y a une différence entre ressouvenir et nostalgie.

Les peintures de Neo Rauch héritent du système de lecture des peintures classiques, lisibles par vignettes, dans un certain sens. Ici, ce sens de lecture n’est pas linaire, et il arrive qu’une image fasse intrusion dans une scène principale, comme dans Das Kreisen (2011) où une scène cadrée apparaît à la droite de la toile, venant cacher un homme que l’on devine à quatre pattes. Cette insertion rappelle que nous devons faire avec l’imposante circulation des images qui nous servent de décor (politique, social, économique ou onirique) et structurent nos désirs. De plus, cette inclusion est un surgissement dans une scène donnée qui symbolise, en tant que tel, l’association d’idées, rappelant que toute image a la capacité de produire du souvenir – sur elle-même et sur tant d’autres choses qui font liens avec elle. Dans Heilstätten (2011) différentes vignettes sont assemblées dans une large toile, réminiscence du cut up, nous permettant l’expérience multipliée d’une pluralité de situations. Si les décors, dans une même peinture de Neo Rauch, sont multiples et changeant, cela souligne que la nature est elle-même changeante et provisoire : « Nous nous adressons à un monde essentiellement instable, et nous sommes instables nous mêmes » (Jean Renoir). Le monde lui-même n’a-t-il pas été créé à partir de l’inintelligibilité et du chaos ?

Après avoir passé un temps avec les peintures de Neo Rauch, celles de Michaël Borremans apparaissent statiques, sous l’emprise d’un temps lent, au rythme cardiaque en basse tension, presque lymphatique, en apnée. Il n’y a pas ici de plénitude charnelle et, puisque les couleurs « servent » la peinture, elles placent les scènes et les êtres représentés dans une unité de tons noir, rouge sang et beige évoquant un univers plombé, morne, lourd et anémié. Alors, face à ces peintures, certes raffinées et exécutées avec prouesse (représentant principalement des personnes en arrêt, parfois allongées), subsiste un doute : peint-il les corps morts de modèles vivants ? Ces figures sont raides, leur visage fermé, loin de toute exaltation, aucune ne nous regarde de face. Devant ces regards qui sont à jamais perdus on s’interroge : toute image ne nous tient-elle pas de partenaire ? « Toute forme est un visage qui nous regarde », disait Serge Daney. Malgré tout, chacun des personnages d'une peinture est prisonnier de son propre regard – d’un regard qui ne voit pas. Les personnages, ces aveugles, sont vus par des spectateurs auxquels on ne rend jamais leurs regards. « Quand dans l’amour, je demande un regard, ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c’est que – jamais tu ne me regardes de là d’où je te vois », disait Jacques Lacan.

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Neo Rauch
Die Warte, 2011
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Neo Rauch
Türme, 2011
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Neo Rauch
Das Kreisen, 2011
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Neo Rauch
Heilstätten, 2011
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Neo Rauch
Fundgrube, 2011
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Michaël Borremans
The Devil's Dress, 2011
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Michaël Borremans
The Devil's Dress II, 2011
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Michaël Borremans
The Wooden Skirt, 2011