Steven Parrino - Rétrospective 1977–2004
MAMCO, Genève
Verso - N°42, July 2006

« I’m a street walking cheetah with a heart full of napalm
I’m a runaway son of the nuclear a-bomb
I’m a world’s forgotten boy
The one who searches and Destroys »
Iggy Pop & The Stooges, Search and Destroy

« La violence se perçoit et se comprend comme le signe même de l’authenticité. »
Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel

Dans Le septième continent, Michael Haneke filme un couple confronté face à leur vie monocorde, prérégie, linéaire ; c’est devant cette consternation qu’ils décident de s’enfermer dans leur maison pavillonnaire pour la détruire et l’abandonner de l’intérieur. Destroyed room est la première photographie de Jeff Wall qui décida de commencer son œuvre par la maîtrise de l’anarchie. Warhol fut toujours obsédé par les accidents, les meurtres et les faits divers glauques. David Cronenberg use, dans Crash, des pulsions érotiques et de l’énergie traumatique des accidentés de la route face à leur objet de désir et d’anéantissement qu’est devenue la voiture. Le rock permit l’apparition de nouveaux héros : les guitaristes qui ne cessèrent de casser leurs guitares pour créer de nouvelles sonorités et y mettre un point final.…

Steven Parrino jouit du chaos qu’il instaure dans ses œuvres. Une grande partie de son travail s’axe sur l’exploitation de peinture monochrome – souvent noire ou argentée – dont la toile se trouve mise en décalage avec son châssis/cadre pour être froissée. Comme le mauvais garçon qui ne fait pas son lit, il se retourne contre la peinture et la toile pour lui rire au nez et la torturer, plier, déchirer. C’est le sacre du déformalisme : « Cette forme mutante de peinture déformalisée m’a donné, dit Parrino, l’opportunité de parler de la réalité à travers la peinture abstraite, de parler de la vie » par son chaos, son entropie. Être nihiliste si cela est un moteur à haute intensité. « I want to be profoundly touched by art, by life. I came to painting at the time of its death, not to breathe its last breath, but to caress its lifelessness. »

Le monochrome était déjà là (a priori), Parrino le fait comparaître. La matérialité des pliures – évoquant draps, vêtements, linceuls, trace de crash – est confrontée à la planéité du tableau.
L’histoire du monochrome se base sur l’idée que la peinture ne mène qu’à la peinture, donc à sa propre finalité. Parrino se sert, selon ses propres termes, de ce cadavre pour lui faire connaître une nouvelle identité matérielle : il balance entre un discours moderniste et post-moderniste.
Le monochrome n’est plus la fin de la peinture – ou son début – mais un outil, un instrument comme le pinceau ou la bombe qui sert à couvrir les toiles de leur apparat.
Steven Parrino utilise le monochrome comme un produit déjà chargé pour lui offrir la liberté d’un nouveau territoire, comme un zombie recherchant de nouveaux potentiels énergétiques.

César compresse et ramollit des habitacles, Francis Picabia tache une page blanche et l’intitule Sainte Vierge. Lucio Fontana troue, déchire, perce, ses Concetto Spaziale pour que l’énergie brutale et amplificatrice révèle la présence du vide et la meurtrissure d’une ouverture (sur le réel de la toile). Robert Morris accroche de lourds morceaux de feutre au mur pour, dans un geste baroque, conquérir le nouveau territoire de la sculpture souple opposé à sa sœur ithyphallique.

L’exploitation de la toile comme matière souple, pour Parrino, permet de saisir la dynamique entropique de son contenu. L’artiste est le kamikaze d’un attentat dirigé vers la peinture (pour sa monochromie) la toile (pour sa planéité) et la sculpture (pour son mode de présentation, sa rigidité). C’est dans un élan hautement romantique que l’artiste joue de l’excès apporté à la toile – excès des boursouflures et du trop de toile, de l’en plus qui ne faisait pas partie de la peinture –, de son exaltation d’une passion non hasardeuse mais foudroyante; les pliures deviennent figures de la rébellion contre l’autorité de la peinture. La toile épuisée gît sur un châssis.

Couverte par une couche de peinture brillante, elle se fait lieu d’exploitation de la lumière convoquant l’espace comme lieu où tout ce qui est figé donne l’impression de simplement vibrer et crisser. C’est dans cette posture romantique, de l’épuisement de la passion de la toile, que Parrino s’agite de manière frénétique sur son devenir. Comme dans la culture rock, l’art doit se vivre et s’incarner; il permet d’amplifier la puissance du corps, produisant une éthique de l’incarnation, évoquant la dramaturgie et le dynamisme de l’exploit performatif (et musical).

L’excellente rétrospective du MAMCO – conçue par l’artiste avant sa mort, offre la possibilité d’une lecture intelligente où l’agencement des œuvres ce fait méritante –, met en évidence les liens qui unissent la pratique du dessin chez Parrino et son affection pour l’espace scénique de panneaux de plâtres brisés et troués qui, manipulés deviennent d’outrageantes sculptures mises en display. C’est en quelques pas que l’on peut unir la volonté de l’artiste de sortir la toile de son enchâssement et le souhait d’Iron Man de faire exploser le carré noir de Malevitch – toile de petit format qui agit comme un remède à la radicalité monochromiste. C’est d’ailleurs dans un sens moderniste que s’instaure l’ironie – ou l’idiotie – au sein du travail de Parrino car il se joue de la matière et de son sens. Un jeu de stratégie multiple entre histoire de la peinture, cartoons et lyrisme de la (punk) rock attitude. Cette exposition, se vie comme un chant intérieur, rares sont les moments où l’on ne sent pas le désir de chantonner les références musicales des œuvres de Parrino – Stooges, Velvet underground, Ramones, Iggy Pop, Sex Pistols poussés dans un même vortex. Le silence muséal est stoppé par l’illusion des crissement de toiles, des bruits de scie ou de masse, des hurlements brisés par le rire, des basses vrillant les toiles crashées, des rythmes désaxés du métal.

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Steven Parrino
Skeletal Implosion #4, 2001
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Steven Parrino
Exit Dark Matter, 1998-99
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Steven Parrino
Spin-Out Vortex 2, 2000
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Steven Parrino
The self mutilation..., 1988-2003
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Steven Parrino
Universal mafia, 1992
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Steven Parrino
Void vortex, 1996
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Steven Parrino
Candy Stevens (Pink dis.), 1988