When the Fairy Tales Never Ends
FordProject, New York
Hart - N°77, February 2011

« N’est-ce pas le devoir éthique de l’artiste aujourd’hui que de nous confronter au crapaud embrassant une bouteille de bière quand nous rêvons d’embrasser notre bien-aimée ? » Slavoj Zizek

L’agence de mannequin Ford ouvre - sur le modèle de l’Espace Culturel Louis Vuitton à Paris – son propre lieu d’exposition, fordPROJECT, dans le penthouse d’un bâtiment historique des architectes Warren & Wetmore, dans l’Upper East Side, à New York.
La première exposition est organisée par Lara Pan (plus connue pour ses mondanités que pour ses qualités de commissaire d’exposition). Elle y réunit 17 artistes sous une thématique : les contes de fées, « qui se confondent dans la réalité de la vie contemporaine. » Le communiqué de presse (étonnamment non rédigé par la commissaire elle-même) nous indique que cette exposition explore les « grands thèmes de la beauté, de la valeur et de la transgression dans notre culture contemporaine ainsi que les attentes, souvent irréalistes, chez les adolescents, d’une vie idyllique. » Tout un programme en somme, pour un si petit espace et une exposition qui, par manque de sagacité, s’appuie principalement sur des visions cyniques, manichéennes ou très édulcorées des mythes et contes. Pourtant, le conte est un espace métamorphique infiniment riche. Il est le support d’un transfert émotionnel, affectif, aidant à faire remonter des peurs, à faire apparaître la jubilation et le simulacre. Si l’art est en partie lié aux contes, c’est pour son mode narratif, pour son processus lié au jeu, aux souvenirs, à la métamorphose, aux pulsions primaires et aux refoulements - à l’imaginaire pour aller vite.

Les risques d’une thématique sont l’illustratif, le poncif et le cloisonnement des œuvres dans une lecture unique. La thématique revient à imposer des limites et à produire un ordre auquel chaque œuvre doit se tenir - tenir sa place. C’est réduire l’œuvre à une exclusive signification et visée, un message clair et ciblé : de la publicité. Les expositions thématiques ne permettent que de se poser des questions évidentes sur le fait de montrer, ou non, une œuvre car elle pourrait, ou non, appartenir à un thème donné : une crispation de l’analogique pensant nous soustraire à la différence, à l’étrangeté. Difficile de prendre de la distance, d’avoir du recul, face à une stricte représentation didactique d’un thème. Rappelons encore ce qu’écrivait Robert Nickas à ce propos : « Je souscris maintenant avec joie à l’opinion selon laquelle les expositions n’ont pas à être à propos de n’importe quoi imposé aux œuvres qui la constituent ; les expositions peuvent simplement être à propos des œuvres elles-mêmes. »

The Little Match Girl Ballet (1975) sert d’introduction à l’exposition. Eleanor Antin, joue le rôle d’une danseuse et monologue sur ses envies et ses stratégies (fantasmées) pour pouvoir conquérir New York en tant que ballerine. Le ton est donné : l’avidité. Plus loin on retrouvera Eleanor Antin avec une photographie de sa série The last days of Pompeï, pour laquelle elle utilise le vocabulaire plastique des peintures de Salon du 19eme siècle. Elle évoque une période antique ayant les artifices de notre époque et ses décors de cinéma : « une vision lyrique de personnages vivant une vie au bord de l’extinction. Un conte mélancolique », dit l’artiste. Mélancolie que l’on retrouve – mais cette fois-ci de manière insistante et appuyée – dans les dessins de Michaël Aerts, les peintures de Valentina Battler ou la peau de cochon tatoué de Wim Delvoye qui utilisent l’imagerie gothique et celle des bikers pour pouvoir évoquer, au sein de l’exposition, la « part obscur » des contes : comme s’il fallait, étonnamment, séparer le côté attractif et répulsif de ceux-ci, pour montrer chaque versant de manière disjointe. Cette imagerie cruelle et terrifiante présente, comme le dit Marnie Weber, des êtres qui « contestent eux-mêmes leur propre existence, en ne faisant qu’explorer la part la plus sombre de leur être. » On pense alors à Mike Kelley notant : « La culture gothique me fascine. Je trouve que cette obsession de la mort est une sorte d’infantilisme. La mort dispense de devenir adulte et on reste ainsi éternellement jeune. » Cette exposition n’évite pas l’écueil du dualisme entre des visions de mondes régis par le principe de plaisir et l’exaltation du cauchemardesque. Manque ici, les clowns de Marnie Weber qui avec leurs sourires éternels sont comme « coincés dans le marasme existentiel d’une joie permanente. Etre heureux est un sombre voyage. » Puisque, comme le dit la phrase introduisant Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder, « le bonheur n’est pas toujours amusant. »
Pourquoi ne pas avoir évoqué les stratégies commerciales liées aux contes de fées, le copyright, la transmission oral, le partage qui sont pourtant des données utilisés par Pierre Huyghe, Philippe Parreno ou Ugo Rondinone ? Sans réponse, consolons nous par la présence d’un très beau, délicat et onirique dessin d’Henry Darger représentant deux chimères, moitié dragon moitié papillon, devenant la métaphore du conte de fée : le chasseur tente toujours de tuer le prédateur qui est, en fin de compte, simplement en lui même.
Le titre de la couronne de Vincent Olinet nous servira de moralité : Notre époque à la poésie qu’elle mérite.

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Henry Darger
Untitled, n.d.
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Vincent Olinet
Notre époque..., 2010