Buckminster Füller
Be Contemporary - N°5, Winter 2008

A la fois designer et économiste, architecte et physicien, écrivain et cartographe, Buckminster Füller est l’un des premiers penseurs du design global aux 47 doctorats honoris causa. « Quand j’ai compris qu’il n’y aurait personne pour me dire de bâtir une science du design universel, dit il, j’ai décidé que j’en serais l’initiateur. » La fonctionnalité et les enjeux sociaux sont des données fondamentales à tous ses projets d’habitations. Il réinventa nos manières d’habiter le monde, de vivre dans celui-ci avec une conscience accrue de l’écologie et de l’environnement. Pourtant Buckminster Füller ne s’est jamais décrit ni nommé comme architecte. « Monsieur Füller n’est heureusement pas architecte, dit Harvey W. Cobett président de l’Architectural League de New York. Il n’est heureusement pas non plus ingénieur, mais il a commencé à philosopher sur le logement, sur la machine idéale adaptée à l’habitation, sans les apriorismes formels ni architecturaux du passé. »

À partir de 1928, il débute son projet de maison 4D. Cette habitation en tour est conçue sur un plan hexagonal porté par un pilier central comme une roue de vélo à l’horizontal qui s’offre au paysage par d’immenses panneaux de verres. Divisée en compartiment délimitant les fonctions d’un habitat, elle est pensée sur le modèle des aéroplanes, produite en série, entièrement équipée et prête à la livraison. Au montage rapide et efficace, la maison 4D est un logement économique standardisé révolutionnaire. En 1929, elle est rebaptisée Dymaxion House. Dymaxion, mot composé de dynamique, maximum et -ion, veut tout simplement dire « faire le plus avec le moins. » Elle permettra d’« apporter une solution immédiate à la pénurie de logements dans l’après-guerre, et assurer le maintien des postes dans l’industrie aéronautique » car « compte tenu des techniques de la production en série, le prix au kilo d’une telle maison était moins élevé que celui d’une Ford ou d’une Chevrolet, et vous l’aviez pour la vie. »

Les projets de Füller sont tous pensés en temps et mouvement, qu’il superpose aux notions classiques d’espace. Füller veut maximiser le minimum et souhaite donner aux hommes un environnement favorable pour se « comporter convenablement ». « Je suis convaincu qu’en appliquant la méthode « less is more », il serait possible de s’occuper de tous, et que dans le monde entier, la souffrance ne serait plus une fatalité. » C’est un acte politique fort qui remet en cause une vision d’un monde se perdant dans le gaspillage et le consumérisme à outrance. « Ce qui a un sens pour l’homme, dit-il, c’est son temps et son environnement, et vous pouvez faire en sorte de coopérer avec l’environnement. (…) Je dois faire en sorte de transformer les ressources de la planète ; je dois faire de plus en plus avec de moins en moins, jusqu’à ce qu’il me soit possible de donner à chacun selon ses besoins. » Pour cela, Füller met en place une architecture minimale, « aérienne », ouverte et transparente s’inspirant des ponts suspendus, des avions et des dirigeables pour proposer des logements complets et autosuffisants. La légèreté se couple à l’efficacité et à l’optimisation des moyens pour un emploi minimum de matériaux. «Standardisation et industrialisation de la construction, décentralisation des services, autonomie du logement ainsi qu’un contrôle total de l’environnement domestique » deviennent les incontournables obsessions de Füller.

Le philosophe Peter Sloterdijk décrit le monde comme une vaste bulle référentielle. Il note que « les sphères sont les lieux de la coexistence et donc de la communication. » Comme le reflet de notre terre, habiter à l’intérieur de sphères, de dômes et de coupoles, est pour Füller un rapport évident et nécessaire au monde. C’est au début des années 1950 qu’il inventa la coupole géodésique, lui valant une reconnaissance et une consécration internationale. En cherchant des solutions pour des pavillons d’expositions, des tentes, des refuges ou des hangars, Füller imagina une structure se construisant à partir des mêmes principes que des bulles habitables ou des villages sous cloches. Parmi ses plus célèbres constructions, il y a le dôme du Rotunda Building des usines Ford, celui de l’Union Tank Car Company à Baton Rouge de 120 mètres de diamètre et celui de l’exposition universelle de Montréal de 1967. Le dôme géodésique est « fait de toutes sortes de matériaux – mais de préférence d’un nouvel alliage d’aluminium ultra-léger ou de fibre de verre ; de toutes tailles et configurations : des hémisphères, des trois quarts de sphère, des cinq huitièmes de sphère, des sphères ; avec une structure externe apparente. » Un « toit de ciel », comme il le qualifie, qui fut l’une des améliorations majeures dans le domaine de l’abri militaire. Constituée de formes triangulaires, la structure intégrale des dômes tient grâce aux transmissions du poids propre de la masse bâtie dont l’effort de traction s’équilibre. Cette prouesse technique est nommée tenségrité. « Il y a des sphères dans la nature – la terre, la lune, les atomes – qui sont autant d’îlots de compression possédant une forte cohésion (intégrity), dans un vaste réseau de matières tendues. La tension est continue ; la compression est discontinue. J’appelle cela cohésion en tension (tensional integrity) ; et j’ai abrégé l’expression en « tenségrité » (tensegrity). » Dans le développement de ses architectures Füller associe des « îlots de compression dans un océan de tensions », une tension intégrale agit alors dans le corps du bâtiment. La tenségrité permet de constituer un système rigide, une architecture porteuse dont l’avantage tient de sa légèreté et de sa stabilité qui, par le jeu des forces de tensions et de compressions, permettent un équilibre parfait.

Buckminster Füller aimait la compagnie et la pensée des artistes de son époque. Il se lia d’amitié avec Isamo Noguchi, disant de Füller qu’il « était un peu illuminé, comme une sorte de messie du monde des idées. » En 1948, il séjourna au Black Mountain College où il y rencontra John Cage, Merce Cunningham, William de Kooning ou Arthur Penn. Poussé par Cage, Füller joua au côté de Merce Cunningham le rôle du Baron Méduse dans une pièce d’Erik Satie. Depuis ses premières réalisations, les inventions de Füller ont initié de nombreuses productions d’artistes qui utilisèrent sa vision utopique et poétique de l’habitat, ses manifestations esthétique de la tenségrité, son pragmatisme, son attachement aux formes minimales et son génie conceptuel. Füller avait prévenu, il serait visionnaire : « comme je n’y voyais pas grand-chose, j’ai appris à prévoir. »

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