Claude Lévêque
Be Contemporary - N°3, summer 2008

« Je ne délivre pas de message, dit Claude Lévêque, je veux juste créer des zones de réactivités. » Cet « artiste de variété » utilise des meubles de collectivités, des objets de souvenir, compose avec l’iconographie adolescente et imagine des environnements pénétrables. Il aime placer les visiteurs en embuscade dans des lieux aux effets spéciaux standards et bricolés, dans des espaces saturés de lumières, comme ceux des films de Kenneth Anger ou de Dario Argento.

En utilisant des lieux communs ; des archétypes de l’immédiateté, de l’identification ou de la fiction, il joue avec l’ambiguïté de la facilité de reconnaissance. Partant de son histoire personnelle, il travaille notre mémoire collective pour évoquer chez nous le primaire, la révolte et ces « passions que l’on croyait disparues ».

Avec un vocabulaire formel très économe, ses dispositifs sont des mises en scène perverties, des décors, des pièges sensoriels à la fois brutaux et nostalgiques : le visiteur en est l’acteur, ne sachant ni se situer ni s’adapter. Ce sont des environnements provoquant une émotion morale : celle qui lutte contre l’acceptation de la violence et la brutalité de notre monde machiavélique et libéral.

Il travaille sur le motif et la séduction de la féerie, pour « mixer des situations hybrides entre l’art minimal et l’esthétique de la fête foraine. » Il évoque les vanités, le chaos originel, la perte de repères ou des formes dégénérées de la grâce : « Je m’intéresse à tout ce qui peut y avoir de vil, de terrifiant, d’injuste, de cruel. Et plus ça l’est, plus j’ai une boulimie de production. » Par l’impact de ces zones de déstabilisation, il réintroduit une évidente puissance de la magie et du sensible, qu’il combine à la répulsion : « Ce que j’aime, c’est jouer avec des éléments de spectacle qui attirent et au bout desquels il y aurait quelque chose de l’ordre de la menace. »

Il y eu des fins de fêtes (I wanna be your dog, 1996), des slogans (Nous sommes heureux, 1997), des semblants de night-club (Strangers in the night, 1997), des structures de lits (Le grand sommeil, 2006) des espaces noirs (Ende, 2001) et d’autres avec « plus de lumière » (Stigmata, 1999). La problématique des lieux et leur mémoire, permet la mise en scène. La référence au cinéma l’autorise à traiter l’espace par le mouvement, le déplacement pour dépasser le frontal : « Je m’intéresse énormément au cinéma. Le cinéma joue avec le rapport aux objets, la mise en place et la mise en scène de ceux-ci. J’amène les gens dans un espace de circulation sans qu’ils soient dans une position statique ou contemplative. Ils sont les propres acteurs de la scène proposée. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui va se passer entre les propositions et la circulation des gens, dans les moments d’arrêts ou de passages rapides. Le cinéma est un moyen tellement plus évident que l’oeuvre d’art, qui elle, garde toujours cet aspect monolithique, figé, statique. Parfois, je me demande si je ne suis pas un cinéaste frustré. »

Ce qu’il touche c’est l’instantanée de l’impact, la commotion, l’émotion choc et, avec habileté, manipule l’écoeurement, la nostalgie ou le monstrueux. Les modalités du spectacle, du live, de l’amplification et de l’exaltation scénique sont, pour lui, toutes aussi importantes que l’aspect romantique et mélancolique de l’adolescence, évoquant la solitude, le doute de ce moment ambigu et révolté, celui d’un premier deuil. Par le décoratif, les vanités, l’effet de spectacle il veut réintroduire une « puissance de l’imaginaire et du sensible » dans le monde de l’art : « Pour moi, un art sans émotion n’est pas un art. Une émotion peut être ridicule, futile, médiocre, stupide et paradoxalement fortement enrichissante et respectable. »

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Claude Leveque
Untitled, 1991
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Claude Leveque
Stanger in the night, 1997
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Claude Leveque
Nous sommes heureux, 1997