Fabrice Gygi – Multipotences
Technikart - Hors-série Biennale du Havre, 2008

Multipotences, simplement et avec ambiguïté. Un mat en acier quadrillé et perforé d’où sortent cinq poutres de bois. Un gibet donc, mais aussi une forme extrêmement proche du quadrillage urbain, un jeu d’équilibre ou la simplification d’une grue de chantier. Elle évoque autant l’exécution qu’un jouet composé d’éléments simples à imbriquer. Agit aussi une tension au sein même de l’œuvre entre la rigidité du cadre de l’élément principal et la mobilité des barres de bois, qui peuvent ou non s’emboîter. Située au centre d’une place publique, cette tour surveille ce lieu de passage et de communication, elle en est la vigie. Son public : les visiteurs et un YES TO ALL (Sylvie Fleury), un GRAND PUBLIC (Christian Robert Tissot), des poubelles fondues dans des cabines téléphoniques (Anita Molinero), un bloc de containers (Mathieu Mercier & La Ville Rayée) et le « volcan » de Niemeyer.

C’est une tour utile, plutôt utilisable, qui évoque aussi un objet en chantier ou un panneau de signalisation d’un carrefour n’indiquant que des possibles directions sans noms. Par sa domination, elle est un instrument de mesure du paysage. C’est une structure lourde, de béton et d’acier tout en étant légère et mobile comme une attraction occasionnelle. Un objet à gravir pour un contrôle, un repérage.

Ce n’est pas une sculpture autoritaire ou glorificatrice, elle ne fait que l’évoquer : « ce qui m’intéresse, explique Fabrice Gygi, c’est de pointer l’autorité sous ses aspects les plus communs et les plus pervers. » L’autorité est pour lui inacceptable. Il cherche à en présenter les signes pour les dévier. Ils ne sont plus que des schémas de l’autorité sans l’autoritaire ; et le corps social ne peut y être contraint. Ici la potence figure la justice, légale ou illégale, bonne ou mauvais, pervertie ou intègre. Elle ne permet pas d’être utilisée mais souligne simplement l’autorité inhérente à l’institution dans laquelle elle s’inscrit en conservant une ambiguïté évidente qui hésite entre objet fonctionnel et œuvre d’art. Sans appeler à l’action, Fabrice Gygi s’approprie les instruments de l’ordre.

La potence, c’est aussi le supplice même, c’est l’instrument et l’action. Un condamné est mis à la potence puisqu’il le mérite, dit-on. Elle est un objet dissuasif et de menace qui représente le pouvoir et la justice. La pendaison est un spectacle et « le travail de Fabrice Gygi révèle que le spectaculaire n’est rien d’autre qu’une ultime figure d’autorité », souligne Lionel Bovier. Même si cette potence évoque un jeu, une forme minimale, elle reste froide et brutale. C’est un dispositif sécuritaire de mise en garde qui symbolise la mort et une forme de justice à laquelle on peut ne pas adhérer. C’est la part obscène d’une réalité et l’injustice de celle-ci.

Les siècles passants, la potence fut principalement érigée à l’intérieur des prisons. Ici au Havre, Place Auguste Perret, les immeubles l’entourent. La ville serait-elle devenue le décalcomanie d’un univers carcérale ? Et les habitants à leurs balcons, les ultimes voyeurs ?

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Fabrice Gygi
Multipotences, 2008