Gianni Motti - Big Crunch Clock
Catalogue de collection du FRAC Franche-Comté, 2011

Henri Bergson, après Saint Augustin, distingua le temps mécanique de la durée subjective, liée à la mémoire, en mettant en évidence deux temporalités, l’une imposée par la nature (l’horloge solaire) et l’autre éminemment personnelle. De son côté, Anthony J. Turner indique que l’invention de l’horloge à poids créa inévitablement une nouvelle manière d’envisager le temps : un temps « dorénavant doté de parties interchangeables. Chaque minute, chaque heure, était en principe exactement pareille à toute autre minute, à toute autre heure, comme appartenant à la même séquence. Le temps était devenu uniforme et, dans une certaine mesure, abstrait. Il allait de surcroît se détacher du monde naturel pour acquérir l’anonymat d’une chose reçue passivement, puisque livrée par une machine, et non plus activement vécue ou déterminée d’après des observations (...). [À partir du XVIIIe] la différence entre l’« heure moyenne », calculée par une bonne horloge, et l’heure « solaire véritable », donnée par le mouvement de la terre autour du soleil qui n’est pas constant du fait de l’inclinaison de l’axe de la terre et de la nature non circulaire de son orbite, s’imposa alors comme une évidence. Deux temps, l’heure des horloges et l’heure solaire, étant dorénavant disponibles, il fallut les réconcilier par le biais de « l’équation du temps ». Or il incomba au plus abstrait de ces temps, à savoir le temps moyen de l’horloge, de contrôler la vie en société. Dorénavant, le temps vécu allait littéralement être un temps conçu ».[1]

Big Crunch Clock (1999) est une horloge digitale noire comportant vingt chiffres rouges décomptant les années qui nous séparent de l’explosion du soleil — des milliards d’années aux dixièmes de secondes. Cette horloge fonctionne à l’énergie solaire. Dans une sorte de « boucle idéale absurde » cette énergie nourricière détruira cette même horloge — dont l’acquéreur se doit de l’adapter aux avancées technologiques futures. « Un cadeau empoisonné pour les générations à venir », qui deviennent les dépositaires, les observateurs (ou les responsables) de la mise à mort de l’humanité, du système solaire. Responsable, puisque en possession un tel détonateur, on peut s’imaginer le monde comme un gadget, comme un objet allant s’autodétruire : Attention ! Le monde va se déconnecter dans…

« Un aspect de la pièce est le stress qu’elle induit ; puisque l’on voit les derniers chiffres défiler très rapidement, alors que les autres, ceux du début, sont figés, destinés aux générations futures. » Une horloge en milliards d’années qui nous situe face à un temps immensément long, tandis que ces secondes nous rappellent l’urgence de ce décompte, de cette fin prévue et de l’écoulement du temps présent : « Le temps du monde fini commence » (Paul Valéry). Un compte à rebours ne mesurant pas une échéance proche, mais bien certaine : un rappel de l’inexorable fin de toute chose, tant matérielle qu’immatérielle. Serait-ce la vanité absolue, celle indiquant la réelle fin des temps, non plus sur un mode métaphorique ? « Oui la vanité ultime ».
Pour le calcul du temps décompté par la Big Crunch Clock, Gianni Motti a tout simplement utilisé des sources qui sont dans le domaine public, comme la théorie du Big Bang. « C’est en étudiant le Big Bang que certains scientifiques lancèrent la théorie du Big Crunch, de l'effondrement de l'univers. Ce serait, en quelque sorte, un « Big Bang à l'envers ». Ensuite, des théories de modèles d’univers rebondissant, appelés aussi univers « phoenix », ont été avancées. En somme, après le Big Crunch, il se pourrait qu'un nouveau Big Bang se produise et donne naissance à un autre Univers, à une succession infinie d'Univers, de Big Crunch en Big Bang, puis en Big Crunch, etc. »

Gianni Motti rappelle que dans l’histoire de l’art, tout fonctionne avec des mythes : « Certains artistes contemporains font croire qu’il y a quelque chose d’obscur dans leur travail, en gardant mystérieusement le silence. On cherche des détails transcendants à interpréter alors que la plupart des œuvres d’art ont été faites beaucoup plus simplement qu’on ne le croit. » Voici alors — en toute ambigüité — l’histoire de cette pièce : « Il faudrait remonter le temps… c’était vers 1998. Il existe plusieurs théories qui circulent à ce sujet. La plus citée est celle où j’étais sur mon hamac, regardant la télévision. Il y avait un reportage sur la fin de notre système solaire : des animations 3D simulaient le phénomène appelé le « Big Crunch » et l’on voyait le soleil se dilater et emporter tout sur son passage, avant de s’éteindre pour l’éternité. Cette échéance inévitable m’avait mis mal à l'aise en pensant au devenir de l'humanité. C’est de là qu’est née l’idée de cette horloge-détonateur ». N’est-il pas ironique, voir absurde, de s’approprier cette ultime catastrophe, tout comme lorsque Gianni Motti s’était déclaré responsable, par voie de presse, de l’explosion de la navette Challenger (le 29 janvier 1986), d’un tremblement de terre à Los Angeles (le 28 juin 1992), à Genève (le 14 décembre 1994) et dans la région Rhône-Alpes (le 15 juillet 1996) ?
Finalement, qu’est-ce qui peut nous donner plus de sens, face au temps, que de faire concorder notre propre disparition avec l’annihilation de toutes choses ? « L’humanité a de tout temps été fascinée par les dates prédisant notre anéantissement total, la fin de la vie sur terre, la fin des temps, l’apocalypse. Comme si on cherchait désespérément dans la fin un sens à la vie. »

(Note : Les citations sont issues d’un entretien entre Gianni Motti et l’auteur, avril 2011)

[1] Anthony J. Turner, Le Temps Vite , Centre Pompidou, Paris, 2000

http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/109_gianni-motti-big-crunch-clock-1999.jpg
Gianni Motti
Big Crunch Clock, 1999