Jens Haaning – Arabic Joke
Technikart - Hors-série Biennale du Havre, 2008

Le philosophe Slavoj Zizek souligne que « Le 11-Septembre sonne le glas des heureuses années clintoniennes et symbolise l’époque qui s’ouvre, dans laquelle de nouveaux murs surgissent partout, que ce soit entre Israël et la Cisjordanie, autour de l’Union européenne ou à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. » L’actualité politique française, avec la création du ministère de l’immigration, fait écho à ces frontières physiques, éthiques et législatives. Un étranger n’est jamais à la bonne place. Inégalités : les touristes occidentaux viennent profiter des « paradis terrestres » ou fiscaux, dans les lieux même où les habitants ne peuvent ni en profiter, ni s’offrir le luxe de leur temps de loisir. L’exotisme est un bien monnayable.

Arabic Jokes : série d’affiches en arabe placardée dans l’espace urbain. Très visible, chatoyante et en même temps inquiétante : leur contenu n’est pas traduit et cible une communauté. Dans la ville, ce petit moment de communication crée un espace d’échanges dans le flux des informations dites « nationales » pour se mettre à la portée d’une minorité. C’est rendre publique une absence de pluralité de langages : seule prime la langue autoritaire de la nation. Une fois traduites, nous comprenons qu’il n’y a rien d’inquiétant dans leurs propos puisqu’elles diffusent une histoire drôle :

« Quand Guha perd la raison, il se met à croire qu’il est un grain de blé. Il craint surtout d’être mangé par un poulet. Lassée, sa femme lui dit d’aller voir un médecin, ce qu’il fait. Le médecin l’envoie à l’hôpital psychiatrique. Après quelque temps, Guha semble aller mieux et avoir retrouvé toute sa tête. Sa femme va donc le chercher à l’hôpital et le raccompagne à pied à la maison. Sur le chemin du retour, Guha voit des poulets qui marchent sur la chaussée. Il prend peur et cherche à se cacher derrière sa femme. Sa femme ne comprend pas ce qui lui arrive, car ils viennent de quitter l’hôpital, et elle lui crie : “Qu’est-ce que tu fous ? As-tu compris ? Tu n’es plus un grain de blé !” Paniqué, Guha répond, “Peu importe ce que j’ai compris, moi ! L’important est de savoir si ces foutus poulets ont compris que je ne suis plus un grain de blé. »

Aucune annonce, aucun événement, aucune publicité ni mot d’ordre. La barrière du langage est souvent contraignante et excluante, il faut donc trouver de nouvelles manières de communiquer. Ici, ces affiches rapprochent une communauté par l’humour. Les autochtones sont pour une fois les seuls exclus.

Faire de l’espace d’exposition une agence d’échange de nationalités (Office for exchange of citizenship, 1997/1998), en faire une agence de voyage aux prix extrêmement discount (Travel Agency, 1997) ou en faire un supermarché aux produits détaxés (Super Discount, 1998), c’est permettre au public d’accéder à ce dont un état l’exclu pour enrichir son capital. Jens Haaning aime reconnaître le potentiel d’organisation parfois quasi illégal des minorités et des réfugiés. « Si le projet de Haaning n’énonce rien sur les étrangers à proprement parler, il en dit ainsi plus, en creux, sur la manière dont les étrangers sont considérés au sein de la société », dit Vincent Pécoil.

Jens Haaning ne fait pas dans le documentaire pour démontrer à quel point la vie d’une minorité peut être difficile, mais il leur offre plusieurs possibilités pour contrer les barrières instaurées par l’économie libérale. Il les prend en photo, leur donne la possibilité d’aller gratuitement à la piscine municipale (Foreigners free (Biel Swimming pool), 2000) ou d’être fier de le leur communauté par le biais de ces blagues circulant dans l’espace urbain par affichage ou diffusion en mégaphone. Il intervient dans notre réel social et politique, en apportant des solutions différentes, des moments de plaisir que l’espace artistique permet. Il s’oppose à un système en créant un modèle idéal, sans tomber dans une critique de l’état, des institutions ou des entreprises et pour n’en proposer que cette simple critique. Il n’aime pas les discours autoritaires et n’en propose pas un nouveau. Mais finalement, contourner le contrôle global est aussi le passage d’une forme de domination à une autre, celle d’une domination permissive.

http://www.timotheechaillou.com/files/gimgs/76_jens-haaning-arabic-joke-1996.jpg
Jens Haaning
Arabic joke, 1996