Valentin Carron
Upstreet - N°77, 2009

Valentin Carron utilise des archétypes d’une hypothétique Suisse « véritable », telles ces icônes que sont les chalets de bois et toutes les formes de décoration qui vont avec, pour les recréer à l’échelle 1 : 1 – en résine ou fibre de verre – sur un mode satirique. Cette pseudo Suisse authentique est celle du Valais, région la plus au sud du pays, la plus alpine, la plus carte postale. L’esthétique particulière du Valais naît vers la fin du 19e. Les habitants de cette région commencèrent à créer une identité culturelle en établissant des règles pour le style de leur propre chalets. C’est la naissance de l’Heidiland. C’est le mythe d’une Suisse au régionalisme exacerbé, autarcique. Une culture née d’elle-même sans mélange, nationaliste et conservatiste. « Je ne fais que puiser dans ce patrimoine existant », annonce Valentin Carron, qui utilise l’iconographie vernaculaire d’une ruralité primitive. « Le Valais ne produit pas de culture indigène, dit il, – exceptée celle, traditionaliste, issue de l’artisanat » ainsi qu’une imagerie d’Épinal de la Suisse « originelle » qui aurait une sorte de « légitimité locale « authentique » ». Pour lui, « les signes véhiculés par cette iconographie sont avant tout ceux d’une soumission à la propriété privée, aux valeurs petites-bourgeoises et bien-pensantes, repliées sur elles-mêmes. » Véritablement engagé dans son travail, il joue habilement avec la provocation en se servant de l’imagerie alpine pour la redéployer sur un régime du faux pour contredire le cliché d’une suisse exotique et sexy.

Valentin Carron aime les objets de périphérie culturelle, les objets au goût douteux, les objets qui évoquent avec écoeurement des relents fascistes. Il s’attache à récupérer des objets issus de ce qu’il nomme l’« esthétique du pire », en faisant référence à l’architecture des années 70, à une « esthétique crématorium ». Pour la confection de ces objets, il se tourne vers des modèles locaux de production artistique et artisanale. Il redéploie ainsi, dans le champ de l’art, des signes conservateurs, qui contredisent l’imagerie d’une Suisse pure. « Je passe mes journées à reproduire, à l’échelle, confie-t-il, les objets de mon aversion. » « Je ramène au centre des visions périphériques de l’art du XXe siècle, parfois des horreurs d’une certaine vie culturelle. Mon travail exacerbe un certain côté « homme blanc hétéro de classe moyenne ». Peut-être jusqu’au dégoût. » Car il se moque de tous les trophées ou symbole du pouvoir et de la propriété qui ont perdu leur force expressive et critique. Cynique ? « L’ironie présente dans mon travail n’est pas tant le fruit d’un jugement que je porterais sur cette pseudo-auhenticité, mais plutôt un moyen d’énoncer des conditions de production et d’usage d’une telle valeur. » Nostalgique des modes de production artisanale ? « La plupart du temps, les objets dont je m’empare sont liés à une réalité socio-culturelle bien trop déprimée, bien trop claustrophobe, bien trop âpre pour générer ce type de nostalgie. » Humour noir ? « C’est vrai que certaines pièces sont très décoratives et peuvent sembler ambiguës, ou fonctionner de la même façon que celles qui m’inspirent. J’essaye de désamorcer cela en y injectant une dose d’humour. Il s’agit de travailler sur la tension inhérente à ces symboles. Mais je ne veux surtout pas tenir de propos moralisateurs. »

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Valentin Carron
Le pain, 2010
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Valentin Carron
Le mepris, 2008
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Valentin Carron
Eternamatic, 2006
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Valentin Carron
L'homme, 2006